DISSONANCES #39 MUTATIONS

octobre 202056 pages / 7 euros
mise en images : Sophie PATRY

ÉDITO : NOUVELLES PEAUX

On a beau essayer de s’extraire de la civilisation, vouloir quitter la ville pour de bon et s’isoler dans une grande maison au bord de la Loire, on n’échappe pas à l’emprise d’une époque qui vient tordre nos corps de plus en plus inutiles, réduits à leur potentiel biométrique et à leur représentation en deux dimensions. Recadrées en fragments d’identification, de travestissement ou d’exhibition, déplacées à la surface d’une carte sans ménagement aucun pour combler les besoins d’une économie toujours plus atomisée, nos anatomies devront-elles adopter la forme aérodynamique d’un temps raccourci à une interminable seconde lumineuse, boursouflée d’informations, ou saurons-nous asservir ces mutations sociales, technologiques et biologiques au service de nos besoins et de nos envies, sans perdre de vue la saveur et la consistance du réel ?

Pour accompagner ces questionnements, dissonances a décidé d’effectuer elle aussi sa mue. Dans sa nouvelle peau au dos carré collé, la revue s’augmente de quatre pages supplémentaires en parties création littéraire et portfolio, ainsi que de deux nouvelles rubriques : d’Istanbul à Rio, où nos chroniqueurs s’ouvrent au domaine étranger, et dyschronie, le carnet pas si intime d’un auteur différent à chaque numéro et dont la première incarnation sera celle de Jean-Marc Flapp, notre directeur de la rédaction.

Bref : ça change.

Alban LÉCUYER

DOSSIER « CRÉATION » : MUTATIONS

Jonathan BOUDINA  : Affection exonérante
“Tu reçois un matin le diagnostic et tu dévales, dévales, dévales – tu avaleras, plus tard, ce seront des comprimés, une posologie stricte. Tu deviens un autre, TDAH, on te dit, c’est une baguette magique et tu lis Le trouble du déficit de l’attention avec ou sans…”

Sandrine CERRUTI  : Au désert
“désagrégation mécanique
en cellule ouverte aux incalculables dimensions inhospitalières
ondulations écorchées des vagues immobiles en…”

Sophie DARDET : Corps-mondes (collage)
“Sur la planète blanche, des déesses
sans visage sans voix sans repos
veillent sur les…”

Eva DÉZULIER  : Le passage
“Voiture 9, place 59. Je me laisse tomber sur mon siège, et le train s’ébranle aussitôt. Un voyageur est assis à ma droite, et deux autres me font face. Nous échangeons des regards polis en inclinant la tête, gênés comme les convives d’un mariage attablés avec des…”

Julien ENGLEBERT : Les bruits de la métamorphose
“À nouveau le corps-à-corps avec la nocturne ; les yeux fixés sur la colline, à travers les buissons, surplombant des chemins qui se mirent à gueuler. Accroupis dans l’eau, la petite robe qui se tourmente ­- à tomber malade – les mains gelées, je suppose, avec des…”

Aline FERNANDEZ : Le temps s’est figé
“Le temps s’est figé dans un bruit sans précédent
La lumière est sur nous, crue
Vers le ciel les cris les plus…”

Thomas JONAS : Ici sont les dragons
“Personne n’a mieux décrit l’axolotl que Julio Cortázar ; son ventre blanc d’enfant que strient les côtes ; ses yeux ronds plein de surprise ; l’arbrisseau chargé de ramures à son cou ; ses dérobades de fée sous les pierres. L’axolotl devrait être une salamandre, mais…”

Isabelle LARPENT-CHADEYRON : [Imago]
“Tu aimerais changer sans être transformée. Glisser de toi à toi-même dans une mue perpétuelle. Tu te souviens de ces paroles, jetées à la face de tes chrysalides : Avale ton sirop, enfant inconscient ! Suivront le jugement, l’appel et le pourvoi… Tu plonges tes…”

Mona MESSINE : Orbes
“Cela se passe au fond de nos ventres. Une forme de nausée se lève et provoque jusqu’au mal de dos. Il n’est plus possible de marcher sans le sentir. Plus possible de s’asseoir. Cela peut vous réveiller la nuit. Ce sont des fragments de muqueuse qui se…”

Laetitia MONFORT : Combattre la nuit
“C’est elle qui vous fait le plus peur. Parce que la nuit ne sait pas. Elle est le regard aveugle. La nuit c’est la paupière et dessous vous ne savez pas. C’est comme si votre mère partout autour et qu’elle fermait les yeux pour ne pas vous voir boire fumer et…”

Amandine MONIN : Nous sommes
“Nous sommes intenses et cloisonnés, nous ne savons pas parler, nous parlons, nous habitons la forêt, nous sommes habités, nous sommes hantés, nous sommes flous, nous sommes une foule floue, nous sommes des garçons, nous sommes arrivés, nous…”

Jean-Jacques NUEL : É pericoloso sporgersi
“tu te souviens de ces voyages
en train dans les années 70
de la banquette grise en…”

Benoit OGER : Mutations hypnotiques
“s’immerger dans l’eau coulissante
et laisser venir à l’Homme
un Autre…”

Myriam OH : S’en remettre au jour
“et puis un jour on renonce à devenir quelqu’un de bien pour papa maman pour le prince charmant pour cette comédie dramatique et puis un jour on renonce à réussir sa vie ce n’est pas ce “il était une fois” qui a mal tourné c’est simplement le…”

Jean-Charles PAILLET  : Échappée
“Souvent
dans l’air tremblé
le présent t’…”

Romain PARIS : Carbonifère
“Le Carbonifère, l’Atlantide et la Grèce Antique ont fini par s’engouffrer au cœur d’une Nuit sans Rivage, my spicy fairy, et il est certain que l’Humanité Actuelle les y rejoindra : cette dérivation d’une Évidence Ancestrale en Mythe est bien sûr une…”

Augustin PETIT  : Exit par touche étoile
“Peau Pouce Pulpe Papilles toutes de crètes et de creux
Interstices sans ride
Lecture sûre assurée rassurante (à portée de…”

Thomas PIETROIS-CHABASSIER : Les effets secondaires de la transformation
“Juin, devenait, comme toutes les années, un matin comme un autre, sur le chemin qui menait aux lieux de toutes les journées, le moment tout tremblant, jaillissant, des doutes et d’une alerte, des colères, nouvelles sensations, comme une révélation qui…”

Emilie ROCH : Six jours de retard
“Tu recourbes tes cils sous les coups de mascara. Le fond de teint dissimule tes émotions. Le rouge à lèvres parachève ton masque de guerre. Il ne te reste plus qu’à enfiler ton armure de tissu.
Chemise parfaitement blanche, pantalon à…”

Camille RUIZ : Rihanna
“un soir il m’a dit qu’il trouvait Rihanna moins belle depuis qu’elle avait pris du poids. c’était comme ça. ses goûts, son désir. une simple préférence. pour moi un coup dans le ventre. je me suis dit putain si même Rihanna n’a pas le droit de grossir. et si…”

Maud THIRIA : Déformutations
“vois
nos corps qui peu
à peu se…”

Marc TISON : Denain 59220
“59220 Denain département du Nord
30000 habitants les beaux jours alors des jukebox et des bals rock n’roll du dimanche
Beaux jours joyeux, noirs de suie, rouges de fusion des…”

Perle VALLENS : Hypertrophie
“Paraît que ça se voit sur mon visage. Paraît que quelque chose a changé. Moi je ne vois rien, je ressens. Je souffre doucement. Je sais d’avance, je subodore l’odeur subreptice. C’est un avertissement. Je guette la détérioration progressive et la…”

Gaston VIEUJEUX : Magma man
“on a semé partout
des règles de grammaire
du sirop pour…”

PORTFOLIO : Sophie PATRY

“Toute l’originalité au fantastique, monstres enfantés par les arbres, les rivières, demeures hantées… De ses gestes photographiques précieux et ordinaires, Sophie Patry tire des paysages plein d’ironie et de nostalgie qui bouleversent la perception des…”

RUBRIQUES « CRITIQUE »

DISSECTION (24 questions à un.e auteur.e connu.e) :
Corinne LOVERA VITALI

Quelle fut votre première grande émotion de lectrice ?
j’ai beaucoup convoité un livre exposé dans la vitrine d’un tabac presse en bas de chez moi quand j’avais 6 ans et on a fini par me l’offrir c’était un livre illustré qui s’appelait les…”

DISJONCTION (4 regards croisés sur un livre remarquable)  :
Fragments d’un discours amoureux (Roland BARTHES)
“Des Fragments, je garde depuis vingt ans la mémoire fragmentée. Mémoire d’une poésie inattendue dans la morosité universitaire qui voulait mathématiser mon amour de la littérature. D’une forme atypique dans son édition originale de…”

DISSIDENCES (8 coups-de-cœur de lecture en domaine francophone)  :
Jean-Christophe BELLEVEAUX
 : Territoires approximatifs (éd. Faï fioc)
“Qui ouvrira Territoires approximatifs plongera dans un jus de langage brut farci splendeurs pirates. Par-delà « l’espace étroit du monde », notre conscience se trahira toujours à-travers ses futilités. Pour l’en préserver, il faut pratiquer une distanciation existentielle – apatride – aux…”
Béatrix BECK  : La double réfraction du spath d’Islande (éd. du Chemin de fer)
La double réfraction du spath d’Islande, c’est le titre que Béatrix Beck aurait souhaité donner à un livre mais « sans savoir qu’y mettre ». Les éditions du Chemin de Fer, en 2014, ont trouvé pour elle : elles ont alors publié un recueil de 43 nouvelles et…”
Vinciane DESPRET : Que diraient les animaux, si… (éd. La découverte)
“Sous son allure sage d’abécédaire sur les relations que les humains, en particulier les scientifiques, entretiennent avec les animaux, Vinciane Despret, philosophe, se joue de l’ordre et du rangement. Car la forme même de l’essai récuse ici une…”
Claire DUVIVIER : Un long voyage (éd. Aux forges de Vulcain)
“« Gémétous, ma hiératique, c’est pour toi que j’allume cette lanterne, que je sors ces feuilles, que je trempe cette plume dans l’encre. » Dès la première phrase du roman, Claire Duvivier intrigue : qui donc peut bien être cette créature immuable à…”
Jean-Paul GAVARD-PERRET  : Joguet, Joguette (éd. Z4)
“JPGP, polygraphe supersonique et iconoclaste, critique de littérature et d’arts contemporains, professeur à l’Université de Lyon, nous offre un fabliau tragique, une bogue avec en son cœur les deux moitiés d’un marron que chacun, un frère et…”
Marc GRACIANO
 : Le soufi (éd. Le cadran ligné)
“« Et le gyrovague dit qu’à son éveil, il y avait un homme accroupi à quelques pas devant lui […] » et quelques mots suffisent pour qu’opère à nouveau le mystère Graciano : la phrase qui vient d’éclore va maintenant pousser, se ramifier, s’…”
Antoine MOUTON  : Chômage monstre (éd. La Contre Allée)
“« Mettre des obstacles entre dire et soi c’est ça le travail ». Dans Chômage monstre, Antoine Mouton alterne les formes (poème, conte, prose poétique) pour explorer cette distance entre le dire et le soi, là précisément où se nichent les…”
Laura VAZQUEZ  : La main de la main (éd. Cheyne)
“« Écoute-moi ». Ce qui fait qu’un texte reste plus longtemps qu’un jus de rien vient peut-être et d’abord de ce qui en lui rebutait d’emblée, par principe. La Main de la main de Laura Vazquez sonne bon l’oralité, la poésie contemporaine invariablement…”

D’ISTANBUL A RIO (4 coups-de-cœur de lecture en domaine étranger) :
Iain M. BANKS : Efroyabl Ange1 (éd. L’Œil d’Or)
“« Alors ce fut comme si tout lui était retiré : les sensations, la mémoire, l’individualité, jusqu’à cette notion d’existence qui gît sous toute réalité […] et l’espace d’un instant immesurable et infini, il n’y eut plus que la vague perception d’un résidu – qui n’avait ni…”
OVIDE : Les métamorphoses (éd. de l’Ogre)
“Comment faire redécouvrir un classique ? Il suffit, comme le montre ici magistralement Marie Cosnay, d’en faire apprécier la modernité et de montrer qu’Ovide, plus qu’un véritable catalogue de cette mythologie qui nous berce depuis l’enfance, propose un…”
Warsan SHIRE : Où j’apprends à ma mère à donner naissance (éd. Isabelle Sauvage)
“« J’ai la bouche de ma mère et les yeux de mon père ; sur mon visage ils sont toujours ensemble. » Ainsi s’ouvre le recueil de Warsan Shire, sur la tonalité charnelle de ces poèmes nourris des récits d’une mère à sa fille. Ils nous racontent des histoires de femmes qui…”
Jan ZÁBRANA : Le mur des souvenirs (éd. Fissile)
“Le ton des poèmes est écartelé entre un lyrisme désespéré et le prosaïsme de la réalité oppressante qui l’entoure. De ce tiraillement naissent les poèmes les plus sombres qui soient, éclairés par de constantes lueurs de rage. Comme si la pratique de…”

DI(S)GRESSION (coup d’œil sur un domaine autre que la littérature – carte blanche)
Philippe LABAUNE  : Je fais du théâtre nu
“Elle demande pourquoi de la poésie au théâtre ?
Je lui réponds je fais du théâtre nu. Me fiche de la poésie. Son cortège de poses précieuses et de codes désuets. Chercher un au-delà. Une nudité de la langue. Des…”

DYSCHRONIE (journal des 6 mois écoulés – carte blanche)
Jean-Marc FLAPP : Été 2020
1er mars : C’est aujourd’hui l’anniversaire de ma mère et donc ça devrait être la fête mais Pamela Anderson annonce sa séparation de Jon Peters au bout de 12 jours de mariage : merde.
4 mars : Coronavirus : en France 4 décès (le premier datant du…”