DISSONANCES #50 | VIVRE !
Pulsations
« C’est le premier geste. Le premier au réveil, au sortir du lit, après avoir rabattu les draps, relevé le buste, pivoté les jambes pour que les pieds touchent le sol après t’être assis. Peut-être que tu te grattes la tête ou que tu te frottes les yeux mais c’est le geste juste après qui compte. La main se lève jusqu’à l’oreille et l’index redescend la pente du cou en tâtonnant jusqu’à trouver l’emplacement de la veine. Une légère pression et tu sens pulser, tu perçois la vibration, le rythme de l’onde contre la paroi tendre de la peau. C’est comme ça que tu sais. Le myocarde fonctionne, le sang circule : tu es vivant.
En réalité il y a deux jugulaires collées à l’artère carotide et au nerf vague, et malgré toutes ces années à répéter le même geste, tu ne sais pas toujours avec précision à quel endroit tu vas entendre ton cœur battre le plus fort. Tu ne sais pas si le battement sera lent et régulier ou si la fréquence des contractions cardiaques sera plus rapide, si elle le sera trop, si ton penchant naturel à l’hypocondrie te poussera à envisager le pire. L’emballement aura dès lors tendance à accélérer encore le rythme créant une panique sous l’épiderme, une… »
DISSONANCES #49 | L’ENFER
Inferno dia
« né d’une double hiérarchie comment choisir du vice
ou de la vertu ce qui fait de toi
{l’ange}
jamais saint mais saisi d’une grâce
jusqu’à ce que tu sois déchu
ébranlé ébranlé grand tremblement
d’un trou noir sous les pas
longues habitudes du corps ébranlé l’haleine
dans l’ombre malineébranlé sa bouche
d’aération limitropheébranlé des limbes ébranlé ou du métro
subdivision nouvelle des architectures infernales
fruits de quel fleuve ébranlé et de quel… »
DISSONANCES #47 | APRÈS L’ORAGE
Avant la lueur
« après affrontement & effondrement
aaaaaaale ciel écrouléaaaaaaaaaaaaaa son affaissement d’après crevaison
aaaaaaaaaaaaad’après éclaboussures
effet baudrucheaaaaaou sac percé
aaaaaaaaprès grand déballage & trombes d’eau
comment se releveraaaaaaaade la grisaille boueuseaaaaaaaajusqu’aux bottes trop claires
aaaaaaapatauger l’œil largeaaaaaaacils piégés dans l’humideaaaaaaabrumisés
le tonnerre résonne à la tempeaaaaaaason odeur sécableaaaaaaaaaccablante
aaaaaaaaaaaaaune pluie bleue a lavé la joueaaaaaaaaaaaaaen a décollé les salissures rincées
mais nuages en suspensionaaaaaaatoujours leur menace s’exerceaaaaaaatorrentielle
d’images-fleuvesaaaaaaade coulées brunesaaaaaaad’inondations
aaaaaaaaaaaaaala peur… »
DISSONANCES #45 | TOXIQUE
Toxicatio
« Les tentatives vaines de l’empoisonneur
les tentatives tentatives redondantes tentatives redoublent le doute
les tentatives rebroussées lui éviteraient
tentatives tentatives tentativesson propre décès par pendaison
c’est un métier de donner la mort
tentatives tentativespar substance toxique interposée
tentativestrouver venin vengeur tentatives ou tentatives plante léthifère
tentatives tentatives(à fermentation lente dans l’estomac)
y survivre n’est pas une preuve de surhumanité
tentativesplutôt le fait du hasard tentatives d’une résistance rare
d’un organisme qui échappe à toute… »
DISSONANCES #45 | DI(S)GRESSION
La cuisine c’est de l’art !
« Au bout de la fourchette, il y a cette chair effilochée, cette sauce onctueuse, une soie au palais. Le vin s’assemble au mets et ça claque autant que ça caresse. Explosion de velours, fondu fondant tapissant toute la bouche. Plaisir qui confine à l’extase. C’est immense, cela tirerait presque des larmes tellement c’est grand. Lièvre à la royale d’Eric Sapet. Symphonique. Tu n’exagères pas un peu ? Non, c’est une expérience quasiment orgasmique. Sans rire ? Volupté, sensualité, peut-être même érotisme. La nourriture est physique, organique, c’est un fait, mais il y a des moments qui touchent au sublime. Et toi ce qui te fait saliver, c’est la vue ? Un grand plat ça commence par là et comme en peinture, il existe plusieurs styles, plusieurs esthétiques visuelles et de saveurs, différentes mises en scène culinaires. Moment où la cuisine se fait art
Cru-cuit | notes fermentaires | mâche | cuisson lente | salé au sel sec | émulsion ou gelée | long confisage | texture | précision du geste | nacre et brillance | tension | profondeur de champ et longueur en bouche | épure de la matière | rituel | plasticité des aliments | assemblage et composition | couleurs translucides et contrastes pigmentaires | dé… »
DISSONANCES #44 | SILENCES
Rien (à dire)
« quelque part l’air se verrouille l’air se verrouille
pas même murmure
mais muré. l’air se verrouille demeuré. l’air se verrouille dans un repli.
bruits rouillés
l’air se verrouille )rompus(
l’air se verrouille l’air se verrouille )brouillon d’avant la parole(
Garder silence l’air se vc’est : renoncer
Garder silence l’air se vc’est : facteur d’inertie
Garder silence l’air se vc’est : mise à distanceGardet (personne n’essaie de parler)
entre deux points de suspension
Garder silenc on compte une… »
DISSONANCES #39 | MUTATIONS
Hypertrophie
« Paraît que ça se voit sur mon visage. Paraît que quelque chose a changé. Moi je ne vois rien, je ressens. Je souffre doucement. Je sais d’avance, je subodore l’odeur subreptice. C’est un avertissement. Je guette la détérioration progressive et la métamorphose annoncée.
C’est un peu comme lorsque j’étais enceinte. Toute la chair qui palpite à l’intérieur, les muscles qui se distendent, les nerfs à vif, le frontispice bien garni du demi-dieu attendu. Cela m’avait fait tout drôle cette modification progressive, cette impression ventriloque d’un être qui répond à mes pensées au fond de mes entrailles, cet autre, futur mini-moi, cette partie fusionnelle de mon corps, que l’on arrachera du liquide amniotique pour mieux le rencontrer et le voir, mieux le toucher, avec mes mains.
Mais là, c’est carrément différent. Les essaims fredonnent à mes oreilles, acouphènes non stop depuis plusieurs jours. La bouche s’ouvre et… »
DISSONANCES #38 | FEUX
Pyrophilia
« Tu la vois cette petite flamme ? Dis, tu la vois ? Tu la vois, oui. Elle vient de surgir, minuscule, fébrile, hirsute petite mèche bleutée. Tu la pares de ta paume droite comme un mur pour la protéger, pour éviter qu’elle ne s’éteigne. Tu l’observes en silence, concentré. Tu ne détaches pas les yeux de sa silhouette tremblante. Elle danse. Elle ondule et ronge la tige de l’allumette qui se noircit sur toute sa longueur. Elle a de l’appétit mais c’est par la faim qu’elle périt. Il n’en restera plus
rien qu’un peu de cendre et un bâtonnet charbonneux.
Alors tu craques une autre allumette. Plus vive, plus haute, décidée, la nouvelle flamme brille jaune. La combustion est plus rapide. Elle en veut, celle-ci. Elle en dévorerait, des tiges. Elle dévorerait un tasseau, une bûche, une forêt toute entière ! Tu la vois, tu la regardes bien droit dans sa pupille dorée. Elle te dévore l’oeil. Elle te grignote le cerveau.
Alors tu prends un morceau de papier et tu l’approches doucement. Au… »