MOUTON Antoine | Chômage monstre

Coup-de-cœur d’Alban LÉCUYER pour Chômage monstre d’Antoine MOUTON
DISSONANCES #39

« Mettre des obstacles entre dire et soi c’est ça le travail ». Dans Chômage monstre, Antoine Mouton alterne les formes (poème, conte, prose poétique) pour explorer cette distance entre le dire et le soi, là précisément où se nichent les limites du langage. Celles d’une parole empêchée (quand le labeur prend la consistance, impossible à manger et à partager, d’un caillou qui nous obstrue la bouche), celles d’une logorrhée urgente, dépourvue de ponctuation et de respiration, ou celles d’une matière éclatée, irréconciliable, qui tente de s’abstraire de la pensée pour pouvoir exister.
« J’étais du temps on m’a découpé en tranches fines on m’a roulé dans la farine on m’a recouvert de papier je ne pouvais pas me périmer pas m’avarier j’étais salarié j’avais un sale air de pauvre ». Il y a le bégaiement des uns et la surdité des autres, dans un monde où l’employabilité apparaît comme le tout et le rien, jusqu’à cet absurde qui englue nos corps-objets, les façonne et les recrache. Jusqu’à ces trois photographies en noir et blanc qui enserrent le texte pour dire un instant immobile ou un silence précaire, forcément précaire.
« Maintenant il faut s’accrocher aux murs. Il ne faut parler à personne dans la cage d’escalier. Il faut monter les marches quatre à quatre et tourner le verrou. Il faut […] s’agripper à tout ce qui s’effondre avant que ça s’effondre. Il faut tenir à soi très fort mais pas trop parce qu’on n’est jamais sûr que soi soit quelque chose qui tienne. » Antoine Mouton réussit l’exploit de créer une langue belle et néanmoins pleine des vides et des soubresauts d’une scansion qui rappelle la rythmique industrielle et la litanie des jours avec, ou sans travail.

éd. La Contre Allée, 2020
68 pages
6,50 €