RUIZ Camille (extraits)

DISSONANCES #40 | CONFLITS
Bien

“la maison de T., dans la campagne, les volets clos de peur d’attirer l’attention. dans la cuisine il y a son frère, allongé, et il doit couper sa main gauche blessée par balle. T. peut voir les reflets de la lune sur les murs et entendre le vent chaud souffler sur la ville silencieuse. sa maison est transformée en hôpital de fortune. il stérilise la main avec de l’alcool et ensuite il coupe. puis il a la main morte de son frère dans sa main vivante à lui. c’est lui qui l’a coupée. il va dans le jardin et enterre la main à côté de la tombe d’un de ses amis. / I. a 18 ans, un dossier rempli de photographies de son corps transpercé de tuyaux et de sa jambe ensanglantée, il demande à les imprimer, en couleur, format paysage. sa jambe déchirée par l’explosion, du sang sur sa poitrine et des tubes qui le traversent. c’est parce qu’il allait là-bas avec une radio satellite accrochée sur son dos, pour que le monde sache / Y. dit les gens ont tellement peur qu’ils veulent rester en dehors de tout. même quand vous vous faites exécuter devant eux, ils ne bougent pas. les janjawids sont revenus, et m’ont demandé pourquoi je n’étais pas mort. c’était grâce à un talisman. une potion que je buvais, préparée par un ancêtre qui savait comment les faire / une jeune…”

DISSONANCES #39 | MUTATIONS
Rihanna

“un soir il m’a dit qu’il trouvait Rihanna moins belle depuis qu’elle avait pris du poids. c’était comme ça. ses goûts, son désir. une simple préférence. pour moi un coup dans le ventre. je me suis dit putain si même Rihanna n’a pas le droit de grossir. et si même toi tu. il était persuadé d’être dans son bon droit. d’accord pour reconnaître que nos jugements esthétiques sont construits. pas d’accord pour renoncer à dire quelque chose comme je la trouve moins belle parce qu’elle est grosse. nous étions dans la cuisine. alors si un jour je grossis je te plairais moins. sa réponse était oui. je n’ai pas pleuré. j’ai subitement détesté mon corps. une minceur que je n’ai pas choisie, qui ne me demande pas d’efforts particuliers. jamais ressenti une si profonde sensation de dégoût. elle s’est jetée sur moi de l’intérieur. je ne l’avais jamais ressentie avant. pas même quand au Franprix où j’étais caissière un homme a collé sa bouche contre mon cou et m’a murmuré à l’oreille : je suis certain que personne ne t’a jamais touchée. c’était faux. dans la cuisine j’ai détesté lui plaire en raison de la minceur. je le savais déjà mais avant cette connaissance était sourde. la dispute prenait de l’ampleur et trainait avec elle les choses sourdes et…”