DÉZULIER Eva (extraits)

DISSONANCES #39 | MUTATIONS
Le passage

“Voiture 9, place 59. Je me laisse tomber sur mon siège, et le train s’ébranle aussitôt. Un voyageur est assis à ma droite, et deux autres me font face. Nous échangeons des regards polis en inclinant la tête, gênés comme les convives d’un mariage attablés avec des inconnus. J’ai couru pour ne pas manquer le départ et j’ai peine à calmer mon souffle. J’ai soif, mais rien à boire. Le microphone débite sa litanie d’informations inutiles, chacun tend l’oreille pour écouter la destination du train comme s’il l’apprenait tout juste maintenant et opine du chef avec contentement : oui, Lyon, c’est très bien, parfait. Côté fenêtre, mon voisin sort un ordinateur de sa mallette et prend un air affairé. La jeune fille en face roule son pull en boule contre la vitre, y appuie sa tête, et s’endort sur-le-champ. Seule la petite dame aux mains tachées de son me fixe et s’obstine à m’adresser des sourires engageants. Craignant soudain qu’elle n’ait l’idée de me faire la conversation, je me dépêche de fermer les yeux.
Le sang bat à mes tempes, mon cœur cogne avec force. Mes poumons s’emplissent et se vident avec un bruit de chaudière – voilà pourtant plusieurs minutes que je suis…”

DISSONANCES #33 | FUIR
Une échappée
“Debout sur la terre craquelée, cinq arbres dressent leurs silhouettes obliques. Penchés en avant, ils semblent fuir, à bout de vitesse et de frayeur. Leur écorce tortueuse paraît figée dans l’élan d’une course éperdue, décisive.

L’impulsion se lit dans les contours de leurs troncs, dans la posture de leurs branches. Immobiles sur la lame de l’horizon, ils sont comme les ombres de cinq fuyards fourbus, pétrifiés à l’instant fatidique où se décide la vie ou la mort.

La chaleur vibrante de midi leur donne presque la palpitation de la vie. Un torrent de lumière se déverse dans le lit asséché de l’oued.

Chaque matin, le jour se lève sur ces cinq évadés qui courent. Comme si le désir des jeunes captives…”