DISSONANCES #33 FUIR

octobre 2017 / 48 pages / 5 euros
mise en images : 
Olivia HB

ÉDITO : NE TE RETOURNE PAS

La fuite originelle, la bonde arrachée d’un coup et la matrice qui lâche, une dépression, la première déjà, insupportable et nécessaire, pas la dernière. Des barreaux tout autour de ton lit, des tentatives d’évasion et des chutes. Puis ça ressemble à l’adolescence. Tu cours avec les poumons en bandoulière, dans le rétroviseur ceux qui t’ont vu naître s’amenuisent jusqu’à l’insignifiance. Tous les témoins doivent disparaître, ceux des premières fois et des renoncements, des balbutiements et des échecs. Après ? Après ne te retourne plus. Fuis ton patron, ton métro, ta carte bancaire et ton psy. Fuis le soleil, la Nouvelle Vague, le jambon sous vide et les programmes de fidélité. Fuis la misère et tout ce qui ressemble à une bourgeoise, fuis les stations-services, les compartiments Famille et les espaces non-fumeurs. Fuis tes origines, ta classe sociale, la logique des rues et de leurs intersections, tes tarés de voisins et les gyrophares, coupe les virages et tire-toi au moment de payer l’addition. Fuis l’ennui, les gens qui baillent, les évidences, les heures creuses, les « Que pensez-vous pouvoir apporter à notre entreprise ? », appuie sur la gâchette et arrache-toi. Fuis la réalité et tous ceux qui tentent de t’y ramener. Invente-toi, creuse un sillon là où rien ne pousse, va chercher des mots au-delà du langage, trouve un rythme, un style, un nouveau Nouveau roman, reprends une dernière fois ton souffle et tourne la page : c’est de la vie que tu tiens entre tes mains.

Alban LÉCUYER

DOSSIER « CRÉATION » : FUIR

Pierre ANDREANI : Six mois de détention pour deux délits de fuite
“(désert) / Une longue plaine aride, / des cailloux blancs, un panneau : / « à chaque pas en avant, / autant de coups seront portés » / la nuque brûlante et rouge, / la main qui passe sur les perles de sueur, / le chapeau rond qui tourne, / la voiture verte rouillée aux…”

Alice AZZARELLI : Réglement intérieur
“Inhabité d’une existence nouvelle, l’épuration commence. / Le réceptacle, déterminant de lui-même son inaptitude à la réalisation de son destin biologique, engage le processus d’assainissement. / Ce qui fut voué à un autre s’annule, s’abîme, se libère, se…”

Catherine BARSICS : La différence
“Tu montes dans des trains bourrés de bureaucrates / En costume cravate caissons blindés / Qui se laissent bercer comme toi par l’ignorance de la vitesse / Tu mets des écluses des échangeurs des bornes kilométriques à ton compteur / Tu t’engouffres dans des…”

Jean-Christophe BELLEVEAUX : S’évader encore ?
“bras, yeux perdus, gisant, j’ai tant fui, couché, j’aurais définitivement voulu une mort verticale, la fulgurance plutôt que cette lenteur qui ramène ses images, ce sépia d’une vie rouillée – kif // sur la plage de Tanger / jusqu’à faire péter la tête / scansion des falaises qui…”

Rachel BOROWCZAK : Rouvrez les déroutes
“– Cela commence par la mort et cela finit de même. / – Oui, mais entre-temps, la vie triomphe. / * / (…), alors je me suis tiré sans coup férir. / Simplement. / Les jambes pendues au cou, le cœur hors de poitrine et les poumons raclant la terre. / De la bave sur le béton (la…”

Benoit CAMUS : Ceux qui restent
“Elle ne dit rien. Le regarde s’activer dans la chambre. Vider le tiroir, son étagère, la penderie. J’aurai plus de place pour mes affaires, songe-t-elle. Remplir les deux valises. Deux valises : une à chaque main. Et un petit sac à dos. Elle le regarde. La façon dont il étale ses…”

Corinne CHERIFI : Séduc’tif
“- Et voilà ! s’exclama Mme Génin, la coiffeuse, en orientant le miroir de manière à ce qu’Antoine puisse se regarder entièrement. / – J’ai bien dégagé le front et les oreilles, s’extasia la coiffeuse. C’est très réussi ! / Antoine n’entendait déjà plus. Tout ce qu’il voyait, c’était…”

Jean CLEMENCI : Évitement (stratégies d’)
“Je t’aperçois soudain. Tu es pourtant encore loin (tu sors de cet immeuble à une centaine de mètres sur ce trottoir où grouille (tourbillonne, s’éparpille) une centaine de gens) mais à peine apparu au bout de cette foule tu m’as sauté aux yeux et je t’ai reconnu. Toi tu ne…”

Thierry COVOLO : Une fille à marier
“Honk se réveille avec une sérieuse gueule de bois. Il a joué aux dés une bonne partie de la nuit avec des types qu’il ne connaissait pas. L’un d’eux avait amené plusieurs bouteille d’un alcool plutôt correct, sûrement volées quelque part. Des filles sont passées. Ils se sont…”

Clément DESPAS : Blason
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, / Vous vous ferez dessus. Moi je ne serai plus / Que souvenirs furtifs, pâlichons et perclus, / Passant en courants d’air dedans votre cervelle / Mais on s’en fout au fond : ce qui compte, ma belle, / Ce sont vos flux actuels, délicieux…”

Marianne DESROZIERS : La fugue
“Petit matin blême / Table de la cuisine / Famille autour / Nous n’irons pas au phare aujourd’hui / Dit la mère de son air le plus sévère / Mais vous aviez promis dit l’aînée / Ne réponds pas à ta mère dit le père / Vous n’avez aucune parole dit le cadet / Si tu réponds encore…”

Eva DÉZULIER : Une échappée
“Debout sur la terre craquelée, cinq arbres dressent leurs silhouettes obliques. Penchés en avant, ils semblent fuir, à bout de vitesse et de frayeur. Leur écorce tortueuse paraît figée dans l’élan d’une course éperdue, décisive. / L’impulsion se lit dans les contours de…”

Alexandra ESTIOT : Du haut de la falaise de Plaisance
“Je me réveille mais n’ouvre pas les yeux. Je sens que je suis allongée sur un lit, nue, qu’aucun drap ne me recouvre. Je laisse mes mains et mes pieds glisser, explorer le drap dont je sens les plis, chaque pli. Mon sommeil a été agité. Il fait chaud, humide. Un souffle…”

Élodie GILLIBERT : Issues
“Ça a claqué sur le sol comme un coup de fouet, en pleine nuit. C’est comme ça que ça s’écroule. Ça ne choisit pas son moment. Ça arrive comme ça, n’importe quand, même la nuit. / On avait tenu contre tout, contre la menace, les autres, la peur et l’isolement, toutes les…”

Ingrid S. KIM : Disrupt
“Tu ne vas plus marcher la nuit pauvre conne comment veux-tu écrire encore sans retourner marcher la nuit sans le bâton et sans la route – et cesse donc de te gratter, comment veux-tu que je supporte ce corps minuscule endormi cette âme bradée si on ne…”

Thomas LACOMME : Barbara
“La fille de l’air titille tes pieds et tu vas faire un trou à la nuit. Tes chaussures sont prêtes, polies cirées, complices des adjas qu’il te faut mettre, pour disparaître souvent. Les voiles hurlent aux amarres larguées : tous ces cordages, comme ils encombrent ! Tu ne…”

Arnaud LECONTE : Talon-Aiguille
Tic-tac fait la Trotteuse / Sur ses aiguilles talons / Nul mac ni rabatteuse / Du trottoir tout le long / L’Asphalteuse n’a de cesse / De semer à la ronde / Son cliquetis nous presse / Sous ses pas les secondes / Précèdent celle que l’Escorte / Vous…”

Patrice MALTAVERNE : 1979
“L’image de l’auto qui devait nous emporter me sembla soudain trop pitoyable. / Ces gens se tenaient debout dans l’habitacle d’une vieille carcasse et je me demandais pourquoi ils ne pouvaient pas passer les pieds à travers le bas de caisse afin de…”

Nathalie PALAYRET : Laque rouge
“Elle a éprouvé les quatre murs et / La laque rouge des meubles / Dans son bégaiement têtu / Fatiguée entière posée sur la table / Vite repartie vers la lumière / Transparence ni issue ni secours / Du noir vrombissement lassée / J’ai…”

François PERETTI : Tirons-nous
“C’est le boxon dans la pièce y a un lit à gauche, on a mal fixé les trucs en bois qui coulissent ça couine à chaque mouvement les piles de draps atténuent le roulis, j’ai le corps tortillé de vieux vêtements la cravate béé au cou comme une corde à pendre, et j’y…”

Bruno POCHESCI : L’exil d’Arik
MET ? / … Il fait ténèbres, ici. / Seuls quelques phosphènes, aussi ténus qu’une aube arctique, en brisent parfois l’obscur voile de leurs impromptus spiroïdaux. Depuis combien de temps suis-je donc ainsi, à la fois errant et perclus sur moi-même ? Dix ans ? Dix siècles ? Je ne…”

Thomas POURCHAYRE : Au bout de la dune
“Et à partir de là / Épuisés de marcher parmi les crabes / Nos espoirs écoulés dans le sablier / Passé le campement des fidèles que nous ne sauverons pas / À partir de là seulement il nous reste à fuir / Leur souvenir rassérénant en poche / Et comme un porte-clé encombrant…”

Jérôme RAGOT : Rex ex nihilo
“Au crépitement du tungstène sous le pas des antilopes, quand viendra le temps du roucou sous l’angle occipital, vous atteindrez la valeur asymptotique de l’impact corpusculaire. L’emprunte étoilée de ce premier pas vous ouvrira des espaces tangibles où vous…”

Raphaël SARLIN-JOLY : Échappatoires
“Et ce désir de fuite ne t’avait mené qu’à une chambre d’hôtel de Moscou / où tu t’attendais presque à retrouver le dernier poème d’Essessine, laissé dans la chambre d’hôtel où il s’était suicidé, écrit avec son propre sang / Au revoir, mon ami, sans geste, sans…”

Samuel SCURI : Boucle d’Or
“Une main tourne la poignée. Plan fixe : « C’est là qu’elle a vécu ». Une pile d’objets bancale. Dinette. Peluches borgnes. Un peu d’enfance inhumaine (parmi des ours ?). La caméra à l’épaule répète des postures et des gestes maintenant sans corps : boire manger dormir. L’œil…”

Julien TRANSY : Exercice
“Dehors le vent réinvente un roseau
J’écris le verbe fuir
À la…”

Dominique WEBER : Se fuir, laisse venir
“l / ‘ / e / s / p / a / c / e / t / e / p / r…”

PORTFOLIO : Olivia HB

“Olivia HB est née ailleurs un jour d’automne… Elle a eu ensuite tout le reste des saisons pour se rendre à droite et à gauche du monde, reporter et rapporter quelques instants volés à l’impromptu ainsi que de jolies rencontres sensibles qui lui ont ouvert un…”

RUBRIQUES « CRITIQUE »

DISSECTION (21 questions à un(e) auteur(e) connu(e)) :
Denis PÉAN
Écrivez-vous plutôt “pour” ou “contre”, “dans” ou “hors”, “malgré” ou “à propos de” ?
Ma poésie fait feu de tout bois ; comme le dit Hannah Arendt dans une éloquente entrevue : l’esprit humain a plus besoin de cohérence que de vérité, quitte à épouser une…”

DISJONCTION (4 regards croisés sur une oeuvre remarquable)  :
Le Paradis entre les jambes (Nicole CALIGARIS)
“Comment se construit-on à l’ombre de quelque chose que l’on a en partie oublié, faute de l’avoir tout à fait vécu ? 38 ans après le W de Perec, Nicole Caligaris raconte comment le souvenir opaque de sa rencontre avec Issei Sagawa a façonné sa carrière d’écrivain. Mélangeant...”

DISSIDENCES (8 coups-de-cœur de lecture)  :
Nicole CALIGARIS : Les Samothraces
 – éd. Le Nouvel Attila
“On entre dans ce livre par la voix d’une foule (épuisée, obsédée) qui piétine et s’écrase sur un guichet fermé où peut-être obtenir (si on tient jusque là) le visa pour partir («  à chaque poussée, pousser […] pas perdre ses papiers. Se méfier. Vérifier. Constamment. Ses papiers. ») ; s’en…”
Manuel DAULL : Toute une vie bien verticale – éd. L’Atelier contemporain
“C’est l’histoire de « celle qui est née dans la cité – dans la cité des hommes et des femmes il y a des années ». Comment elle a mal grandi, vers le haut et au détriment des racines, comment elle s’est inachevée aussi, parce que la ville autour d’elle accordait trop de place à…”
Sebastian DICENAIRE : Dernières nouvelles de l’avenir – éd. Atelier de l’Agneau
“Qui ouvre Dernières nouvelles de l’avenir plonge droit au cœur d’une Sodome hallucinatoire hyperconnectée où chacun « poursuit obstinément le parcours précis que lui dicte la racine carrée de son code-barres ». Des technocrates totalement schizos administrent nos…”
Hubert HADDAD :  
– éd. Zulma
“Lire Hubert Haddad, comme narrer la biographie d’un poète, c’est participer à un rituel guérisseur où, d’un roman à l’autre, les figures du double, de la noyée, de la dépossession d’enfance, de la mémoire fantôme, du vide, de la fange et de l’éblouissement séraphique, de…”
Noël HERPE : Dissimulons ! – éd. Plein Jour
“Au début des années 2000, bien avant de devenir un écrivain et un historien du cinéma reconnus, Noël Herpe apprend à son grand désarroi qu’il est nommé maître de conférences à l’Université de Caen. « Si le néant avait un visage, il ressemblerait à cette ville aux…”
Hans LIMON : Frères inhumains – Evidence Editions
“«  Les chaos d’hier font les bosses d’aujourd’hui ». Dans un appartement HLM qui menace de s’effondrer, un enfant pleure en silence. « J’ai pas dix ans, je suis à peine plus vieux qu’un fœtus et j’ai peur de mourir ». C’est que la balle tirée par le père sur le voisin s’est…”
Nelly MAUREL : Fatiguer la réponse, reposer la question – éd. Héros-Limite
“Avoir ses ours chez Stephen King nous emmène dans la Carrie : ici on rit (ou on évolue, éveillé(s) entre sourires et rires embryonnaires). Pas si fréquent de découvrir une (une c’est déjà beaucoup) écriture qui se distingue dans la profusion des revues…”
Emmanuel RÉGNIEZ : Notre Château – éd. Le Tripode
“« Rien ne nous prédisposait à mener une telle vie ». Octave et sa sœur, Véra, vivent reclus entourés de livres dans une vaste et belle demeure, héritage familial providentiel pour ces deux solitaires. Leur vie dans la maison est une succession de rituels : tous les jeudis il…”

DISGRESSION (carte blanche sur un domaine autre que la littérature)
Alain GABET : Tu connais Lo’Jo ?
“La chanson « Bonjour ignorance » fut ma porte d’entrée dans le monde de Lo’Jo un après-midi de 2007. J’étais à la recherche de nouvelles musiques après une longue période d’exploration des univers classiques et je tamisais des gigaoctets de pacotilles diverses. France 5 diffusait…”