CAMUS Benoit (extraits)

DISSONANCES #38 | FEUX
Nuit Cheyenne
“Tu regardes ta voiture flamber. Des adolescents s’agitent devant, t’empêchent de t’approcher. Ils te tiennent à distance. Tu allais dire à distance respectable, tu t’es rétracté. De respect, il n’y a pas. Aucun pour ton désarroi. Il faudra t’organiser autrement.
Ils s’agitent devant ta bagnole en flamme. Lèvent les bras au ciel, tournent autour. Tu as l’impression qu’ils dansent. Une danse de la joie. Ils t’évoquent des indiens. Tu as cette image d’indiens encerclant un feu la nuit. Ils lancent des hou hou, tapent le sol des pieds, brassent l’air avec d’amples mouvements. Tu as cette image. Il leur manque juste les plumes. Et les peintures, sur la figure. Tu as cette image. Tu te demandes d’où tu la sors. Sans doute d’un western vu quand tu étais môme. Ils en diffusaient à l’époque, à la télé. Le dimanche soir. Ou le mardi. La dernière séance. Tu cherches un titre. Passes en revue ceux qui te reviennent à l’esprit. Tu te dis que non. Tu ne te souviens pas. Tu as pourtant cette image. Elle doit bien avoir une origine. Si elle est ancrée, c’est qu’elle a été répétitive. Véhiculée à plusieurs reprises. Une image stroboscopique. Stroboscopique comme les arabesques des flammes, leurs jeux d’ombre et de…”

DISSONANCES #33 | FUIR
Ceux qui restent
“Elle ne dit rien. Le regarde s’activer dans la chambre. Vider le tiroir, son étagère, la penderie. J’aurai plus de place pour mes affaires, songe-t-elle. Remplir les deux valises. Deux valises : une à chaque main. Et un petit sac à dos. Elle le regarde. La façon dont il étale ses chemises sur le lit, rabat les manches, plie. Ce n’est pas ainsi que l’on plie les chemises. Elle voudrait lui montrer. Les pans, le col. Elle ne bouge pas. Le laisse faire. Il ne lui demande rien. Ne lui prête pas attention. Il continue. C’est elle qui range son linge, d’habitude. Et d’habitude, il n’a pas besoin de le lui demander pour qu’elle s’en charge. J’aurai moins de travail, aussi ! Elle évalue le temps qu’elle gagnera. Le temps…
Elle se tient dans l’embrasure de la porte. N’entre pas. Un peu en retrait. En marge. Pendant qu’il va et vient entre la commode, l’armoire, les bagages. Pendant qu’il occupe le terrain. Elle consulte sa montre. S’en détourne, contrariée. Les minutes s’égrènent. Elle a mieux à faire que de surveiller leur course, alors qu’il emplit encore l’espace. Lui, au milieu de la pièce, leur pièce. Il n’y dormira plus. Il ne s’étendra plus sur ce lit, sur elle sur ce lit. Il n’y sera plus. Elle comprend, là, à cet instant, qu’il n’y sera plus. Elle se retient au chambranle. Lutte pour ne pas s’effondrer. Elle ne…”