GILLIBERT Élodie (extraits)

DISSONANCES #33 | FUIR
Issues
“Ça a claqué sur le sol comme un coup de fouet, en pleine nuit. C’est comme ça que ça s’écroule. Ça ne choisit pas son moment. Ça arrive comme ça, n’importe quand, même la nuit.

On avait tenu contre tout, contre la menace, les autres, la peur et l’isolement, toutes les intempéries de ce temps maudit. C’était aux autres que ça arrivait au début. Nous, on fabriquait des bouts de chiffon. On tentait de colmater et ça s’écroulait quand même pour tout le monde à la fin, la vie.

La nuit, tu tricotes des SOS, des bouts de ficelle pour tenir. Tu reçois parfois des signaux d’amis mais inévitablement rien ne se reconstruit, et ça fuit, le temps. Ca s’arrête mais ça fuit, comme une charmante folie aveugle. La ville entière est comme un corps mort, elle attend et elle refroidit très lentement. Tous, on pense sans voir devant. On pense aux petites choses de l’ennui, pour s’occuper, et puis on n’espère plus rien. Plus de bruit. On pense tout seul comme une horloge : on compte parce que rien ne compte plus. On ne se met plus sur la pointe des pieds pour espérer, guetter, deviner l’autre. On se recroqueville un peu. Tout s’est posé en trace sur la…”

DISSONANCES #32 | NU
Comme si
“Personne ne doit savoir. Il est tard, on n’a pas le droit, on doit dormir. Personne ne sait.
Les doigts mêlés dans la fourrure blanche synthétique, une couverture cousue par bandes. Les doigts caressent les bandes synthétiques dans un sens puis dans l’autre ; ils créent des formes plus grises en relevant la fourrure blanche, plus blanches en la rabattant. Tout est froid dans la chambre carrée au rez-de-chaussée. On se voit à peine, on se devine quand les sourires font des ombres sur les visages.
Les motifs blancs en forme de fleurs et de tiges mêlées s’égrènent sur les murs et le plafond dans la chambre en forme de cube tapissée comme l’intérieur d’une boîte à bonbons. Les rideaux sont bleus avec des motifs blancs de fleurs et de tiges mêlées près de la fenêtre qui donne sur le lac, froid.
On s’enroule dans la couverture.
Personne ne doit savoir. Il est tard, on n’a pas le droit, on doit dormir, personne ne sait.
Nues sous la grosse couverture blanche, on saute par la fenêtre, pieds nus dans...”