DESROZIERS Marianne (extraits)

DISSONANCES #34 | TRACES
Obstruée

“Boule dans la gorge
Depuis longtemps
J’étouffe
Arrêter ça
L’expulser
La cracher
Je tousse
Rien ne sort
Ça ne veut pas
Par la fenêtre
Ciel gris
Taches noires
Oiseaux dans…”

DISSONANCES #33 | FUIR
La fugue
“Petit matin blême
Table de la cuisine
Famille autour
Nous n’irons pas au phare aujourd’hui
Dit la mère de son air le plus sévère
Mais vous aviez promis dit l’aînée
Ne réponds pas à ta mère dit le père
Vous n’avez aucune parole dit le cadet
Si tu réponds encore ça va mal se passer dit le père
Tout le monde se tait
Les adultes boivent leur café
Les adultes mangent leur tartine
Les enfants ne…”

DISSONANCES #30 | QUE DU BONHEUR !
Dans le jardin
“D’abord sortir de la maison en catimini. Puis entendre la porte se refermer doucement derrière soi. Enfin seul, sans adultes pour nous surveiller, nous empêcher, nous embêter. Sans notre mère surtout, qui s’inquiète pour tout, les maladies, les accidents, les kidnapping, le racket, internet, le harcèlement scolaire. Regarder le soleil en face, parce que c’est terriblement bon, même si notre mère dit que ça fait mal aux yeux et qu’on peut devenir aveugle. Avoir fait exprés d’oublier de mettre notre casquette. Détester porter une casquette, ça tient trop chaud, ça gêne. Ne pas craindre l’insolation. Ni ça ni rien d’autre. Ne rien craindre vraiment. Juste faire semblant parfois d’avoir peur pour rire.

Explorer le jardin en aventurier. D’abord calmement mètre carré par mètre carré cherchant quelque chose d’intéressant un insecte une fleur n’importe quoi. Puis chercher avec une excitation croissante, le regard sautant d’une fleur à une tomate à une sauterelle à un concombre à un doryphore à un brin d’herbe. Réveiller le chat roux qui dort contre la margelle du puits. Le caresser pour le faire ronronner. Son poil est brûlant. Regarder le soleil illuminer son pelage et rétrécir sa pupille jusqu’à…”

DISSONANCES #22 | RITUELS
Dimanche et

“Dimanche et son odeur de pain frais. Dimanche et l’enfant qu’il a été. S’ennuyant ce jour-là car il n’y a pas école. Demandant quand est-ce qu’on mange. Chapardant un quignon de pain ramené par son père… quand il pensait à s’arrêter sur le chemin du retour en rentrant du P.M.U. Attendant avec impatience le moment où les grands boivent l’apéritif et où il a droit à du soda, chose interdite en semaine.

Dimanche et son odeur de poulet rôti au four. Dimanche et les pommes de terre qui vont avec. Mangeant la cuisse de poule fermier avec les doigts parce que le poulet, on a droit. Le droit aussi de manger la peau toute grillée même si c’est gras.

Dimanche et son odeur de gâteaux de pain. Dimanche et les petits plaisirs des gens modestes. Regardant sa mère malaxant les restes de pain dur de la semaine trempés dans du lait. Accoudé sur la table de la cuisine, admirant ses belles mains blanches et fines battre les œufs avec le sucre et bien mélanger le tout. Sans oublier des...”