COVOLO Thierry (extraits)

DISSONANCES #38 | FEUX
Retour de flamme
“Nous étions garés devant le 942 de la Vieille Route.
Je m’étais juré, quoi, cent fois, mille fois, un million peut-être, de ne jamais y remettre les pieds. J’avais tenu bon pendant vingt ans. Mais voilà, j’étais là, à nouveau.
C’était l’automne. L’hiver allait bientôt s’installer en vainqueur et déjà le ciel portait le deuil de l’été. Au loin, les arbres s’accrochaient encore à leur feuillage, traçaient une ligne sombre qui fermait l’horizon. D’ici, il était impossible de deviner que juste derrière se planquait la bourgade où j’avais grandi.
Abraham avait tout fait pour que je renonce à mon projet. Il voulait me protéger, je le savais, mais j’avais la meilleure raison du monde d’aller au bout. Tourner la page une fois pour toutes. Écrire le mot fin en bas du dernier chapitre. Et foutre le feu au bouquin. C’est ce que j’avais dit à Abraham, exactement. Je n’étais pas folle, je savais l’épreuve que ce serait, mais c’était nécessaire. J’étais
prête, enfin. Je le sentais, ça vibrait en moi. J’avais négocié ferme. « Si tu ne viens pas avec moi, j’irai seule. » Quatre jours après, nous prenions la route. Ça n’…”

DISSONANCES #37 | DI(S)GRESSION
Portrait de Mikhaïl Nekhemievitch en artiste
“Ce 7 mai 1960 à Moscou, Mikhaïl Tal devient le 8ème champion du monde d’échecs.
Il a 23 ans et personne avant lui ne s’est assis aussi jeune sur le trône mondial. C’est l’aboutissement logique d’un parcours sans faute et la confirmation d’une légende : Tal est un magicien, aucun humain ne peut lui résister.
Initié au jeu à l’âge de 7 ans par son père, il a été sacré champion de Lettonie à 16 ans.
À 20 ans, il réalise l’exploit de remporter le championnat d’URSS à une époque où les joueurs soviétiques font de la discipline l’un des piliers de l’empire communiste (Lenine disait avoir épousé Nadejda Kroupskaïa parce qu’elle seule était capable de comprendre Marx et de jouer aux échecs).
Tal récidive l’année suivante, puis remporte haut la main le tournoi des candidats au titre mondial, infligeant notamment un cinglant 4-0 au très jeune Bobby Fischer.
L’homme à qui Tal vient de ravir la couronne mondiale est Mikhaïl Botvinnik.
Botvinnik règne depuis 1948. Il est un parfait représentant du modèle soviétique. Fils de dentistes juifs convertis au communisme, Botvinnik est ingénieur électricien. Homme de…”

DISSONANCES #36 | LA VÉRITÉ
Le voisin de Jo Campo
“Je suis le voisin de Jo Campo.
Le voisin de Jo Campo.
C’est devenu notre lot à tous, dans le coin.
Le voisin de Jo Campo. Le coiffeur de Jo Campo. La fille qu’est sortie au lycée avec Jo Campo. Le gars qu’a vu la voiture de Jo Campo garée près du lac, un jour où il était allé courir avec son chien.
Même plus besoin qu’on ait un nom. Tout le monde par ici est rebaptisé d’après le lien qu’il a avec Jo Campo. Aussi ténu soit-il. Y en a même pour s’en inventer un. Parfois pas vraiment glorieux. Faut croire qu’avoir la honte c’est toujours mieux que pas exister.
C’est parti d’un truc qu’un gars bourré a raconté un soir. Un truc qu’aurait dû faire marrer tout le monde tellement c’était énorme. On se serait payé un bon moment de rigolade, et le lendemain matin il serait rien resté d’autre que le souvenir de ce bon moment. Mais ça s’est pas passé comme ça. Tout ça parce qu’un petit malin a cru bon d’en rajouter une couche, histoire de se foutre de la gueule du gars bourré autant que de celle de Jo Campo, avec tout le…”

DISSONANCES #33 | FUIR
Une fille à marier
“Honk se réveille avec une sérieuse gueule de bois.
Il a joué aux dés une bonne partie de la nuit avec des types qu’il ne connaissait pas. L’un d’eux avait amené plusieurs bouteille d’un alcool plutôt correct, sûrement volées quelque part. Des filles sont passées. Ils se sont battus pour elles – sa mâchoire est douloureuse et sa pommette droite est entaillée – mais il a eu le dessus : l’odeur d’une des filles est encore sur lui.
Honk attrape le pichet à côté de sa paillasse. L’eau tiède ne parvient pas à éteindre sa soif. Un peu d’air frais aidera peut-être à desserrer le bandeau qui lui broie les tempes, enfonce ses yeux au fond de ses orbites. Il se lève et enfile son pantalon. Ses poches sont vides. Probablement les dés, ou alors la fille. Il hausse les épaules. Après tout, peu importe. Il a passé un bon moment. Quel meilleur usage faire de son argent ? Il sort sous l’auvent de sa cabane, tire la porte derrière lui et s’assoit sur le banc. Il cligne les yeux. La lumière est vive. Le soleil est déjà haut. Sur le marais, les barques sont dispersées çà et là. Il doit être autour de midi. Des pêcheurs déballent leurs casse-croûtes, regardent en coin vers lui et tournent précipitamment la tête quand il soutient leur regard.
Honk sursaute quand il entend la petite approcher.
Il sait qui elle est. Elle vit dans le coin. Son père…”

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