DISSONANCES #29 TABOU

octobre 2016 / 48 pages / 5 euros
mise en images : 
Lili PLASTICIENNE

ÉDITO : HORS SUJET

Le tabou n’est pas. N’est pas la pédophilie, qui se pratique chez des gens tout à fait convenables. N’est pas non plus la sodomie, les triple éjacs faciales ou l’appétence pour les golden showers, j’en parlais encore avec ma mère la semaine dernière. N’est pas davantage la mort – tout le monde s’y adonne un jour – ni la consommation de drogues dures en milieu littéraire, il faut bien ça pour supporter la lecture des textes les plus idiots, navrants ou hors-sujet que nous recevons.

Le tabou pourrait résider dans les pires déviances contemporaines – l’accession à la propriété, l’obéissance aux hiérarchies professionnelles, la vie de couple, le véganisme – mais la télévision s’est depuis longtemps chargée d’en ridiculiser les paradigmes.

Le 29ème numéro de DISSONANCES propose d’interroger notre relation au sacré et à l’interdit à travers une politique du langage, d’un art de formuler l’informulable, ou d’informuler le formulable pour mieux désamorcer la vaine tentation d’une provocation itérative et dépourvue de finalité. Les textes sélectionnés s’attaquent avant tout à l’épaisse tranche de gras culturel qui empoisse toute velléité de penser en dehors, à côté de. L’humour et la dérision, la science et l’absurde réduisent ici le tabou, dans toute sa complexité, à ce qu’il ne devrait jamais cesser d’être : un moyen privilégié de mettre en doute notre morale collective, et de nous en abstraire.

Alban LÉCUYER

DOSSIER « CRÉATION » : TABOU

Jean AZAREL : Mater Infanticidium
“« Maman, maman / J’humide / Je me lave / L’eau monte et je ne peux pas parler / J’ai froid dedans / Je m’entrechoque / Pourquoi tu m’as mis là / Pourquoi tu ne pleures rien / Maman, maman / L’eau rentre dans mes narines / Elle se répand dans ma gorge, elle court dans…”

Catherine BARSICS : Les fleurs d’agave
“Nous n’avons pas coutume de nous exprimer sur ces questions qui pourtant nous pétrissent le larynx. Ces questions que tu portes élégamment en bracelets, en chapelets dépareillés. Nous préférons nous taire. Admirer la gangrène qui ronge doucement les…”

Aurélia BÉCUWE : Matrice en cage
“Accroupie dans la cour, elle récure un pot de fer. / La mère accompagne l’homme jusqu’à la porte de la chambre où l’attend le père. Il y est enfermé depuis le matin. / Puis elle entend une voix ferme qui prononce son prénom et elle va, en suspendant sa hâte, les…”

David BENSAÏD : Mon côté Juif
“Je suis sioniste / Je sais que c’est mal mais / Je ne peux pas m’en empêcher / C’est mon côté Juif / Je sais aussi que / Ce n’est pas bon pour la drague / Surtout quand on aime / Par-dessus tout / Les belles bites dorées arabes / Seulement / Je ne peux pas m’en…”

Marilyne BERTONCINI : Le visage de ta mort
“Je n’ai pas vu ton dernier visage – j’ai vu le visage de ta mort. / J’étais loin – j’ai eu ta voix au téléphone – une voix d’enfant perdu qui me parlait de moi comme d’une autre. Je n’ai pas vu ton dernier visage. / Ton corps était allongé dans un costume qui n’était…”

Philippe BLONDEAU : « Sans tabou »
“« Sans tabou » s’entend communément comme un écho de confidences modérément salaces pour émission de fin de programme, comme une révélation de choses-très-intimes à destination de publications pour adultes. Le « sans tabou » est le scabreux propre, qui…”

Marie-Claude BOURJON : Gésine
“Debout sous l’arbre tutélaire, les mains agrippées à la branche qui retient sa douleur, elle refuse de déchirer son ventre. Auprès d’elle, les femmes ahanent et piétinent le sol à la cadence de son corps en besogne. Ressassant les rites ancestraux, elles invoquent les…”

Julien BOUTONNIER : J’ai giclé
“C’était l’après-midi. Je me suis caché derrière des buissons. J’ai ouvert mon pantalon. J’ai pris ma queue. Je me suis branlé vite. Un afflux de salive dans ma bouche. J’ai giclé. Après je me suis promené un peu. J’ai tourné autour des jeux pour enfants. J’ai…”

Julien BOUTREUX : Near death experience
“L’autre jour, pour m’amuser, au lieu d’enculer ma fille avec ma bite, j’ai voulu lui fourrer mes couilles. C’est pas facile, parce que c’est un peu mou, mais son anus est tellement dilaté que je finis par y arriver. Le problème, c’est quand ensuite il se…”

Joël CARAYON : Souillures 
“… ta boule ta boule de nerfs tanguera entre le jour et la nuit tant que tant que le temps, temps livresque, tant que ta fresque, ta presque ivresse ne se sera brisée sur la lame du tabou, tant qu’elle ne priera éprise d’un regret, un regret d’absolu, regret d’…”

Jacques CAUDA : Chère maman
“Chère maman sais-tu l’exaltation des selles / Lorsque tu portes la feuille bise du mûrier / Aux lèvres des sentines adonnées au sommeil ? / Et quand les feuillées (les moissons du noir / Le tourment des essaims les ordures légères) / Collent à ton être éperdu d’…”

Lambert CLET-WATTELAMNE : Taire les décombres
“Qui éparpille nos traces successives ? / Nos sujets émiettés bafouillent et se dédient / Projectiles / Trajectoires aléatoires parmi les Turbulences / Verbes / Actions se dépossédant d’elles-mêmes / Même nos paresses vacillent / Devant cette inconnue qui…”

Gilbert CRAM : Tabou, infiniment
“« Ah mais vous êtes fou mon ami ! » Imaginons-nous dans une sorte d’amphithéâtre, vers la fin du XIXe siècle. En 1882, pour fixer les idées. Une assemblée d’hommes fort sérieux écoute le discours enflammé d’un tribun au regard de braise. Ce tribun, c’est…”

Sandrine CUZZUCOLI : Sous le signe de Diane
“je la voyais s’avancer vers moi sa façon de marcher de se faire une tresse en marchant de tenir des fleurs dans l’autre main de s’étendre sur un divan après s’être déshabillée de me regarder lascivement avec derrière elle la fenêtre ouverte et son…”

Charles DESAILLY : Signes interdits
“L’éditeur me demande de revoir un manuscrit plein de foutre et de vie. Il souhaite des poèmes érotiques propres et sans vulgarité. La chambre sent la tombe et les fluides ont perdu leur énergie. Miraculeusement ce soir, Chet Baker m’emporte dans la…”

Clément DESPAS : Petit interdit
“Ma princesse totem a de petits tabous. À genoux à ses pieds je regarde son ventre se tendre ou se creuser pendant que mes doigts jouent à effleurer son sexe et c’est vraiment joli mais toute retenue qu’elle est habituellement elle est là… énervée : déjà de sa…”

Jean-Marc GOUGEON : Définition
“Tabou [tabu] : n. m. – pl. taboux [article 8b ter, noms communs se terminant par « -ou », exceptions – correctif de l’arrêté du 27 mai 2015]. Empr. lat. class. subtabula, littéralt ce qui est (caché) sous la table ; dér. de subtabulare, cacher sous la table ; dissimuler, repousser…”

Franz GRIERS : Évelyne
“Mon Fabrice, / Quand tu liras cette lettre, je ne serai plus de ce monde. / De moi, il ne restera qu’un sac de viande pendu au lustre Ikea de ce salon glacial où je ne me suis jamais senti chez moi. Ou plutôt un sac à merde aux cervicales brisées gisant aux côtés d’un…”

Dominic LAPERRIÈRE-MARCHESSAULT : Le portrait
“Dans la maison familiale au bout du corridor il y a deux portraits un peu jaunis par le soleil et les années des clichés pour taire les noms pour taire l’histoire des clichés comme seul vestige d’une existence comme seule preuve d’une appartenance à un…”

Isabelle PELLEGRINI : Nue
“Des mots, des mots, des mots, tant de mots qui sortent de ma bouche. Et jamais de ce trou. Corps, corps, corps. Proférer le mot jusqu’à n’en plus pouvoir. Le répéter jusqu’à le faire exister. L’enfoncer dans la chair, sans retenue, sans délicatesse. Inflexible. Aller à…”

Catherine SERRE : Pièces mineures
“Pendant ce temps / Petite ombre traverse et se sauve / Petit sourire s’écarte / Petite peur s’endort / Petit coup de ciseau écharpe le papier / Petit silence se donne un nom d’emprunt / Petite rage se bat contre la pluie / Petit corps ne ferme plus les yeux / Pendant…”

Albane TAPEH : Ghosts in translation
“Français : Ce peuple [français], qui tombe de plus en plus au niveau des nègres, met sourdement en danger, par l’appui qu’il prête aux Juifs pour atteindre leur but de domination universelle, l’existence de la race blanche en Europe. (Adolf…”

Ana TOT : La bergère et le lilas
“J’étais bergère ma mère cueillant des lilas. / J’étais bergère mon père les cueillant dans mes bras. / Mon père sentait la terre et ma mère j’aimais ça. / Mon père sentait la terre quand il passait par là. / Ses mains larges comme le ventre et mon ventre aimait ça. / Dans les…”

Nicolas VARGAS : Vous êtes de l’arbre de derrière
“Tu as accueilli des mineurs, du marié, de l’animal, de l’ado, du novice, du beau-frère, de l’impatience, du refoulé, des générales libidineuses, du masqué, du casqué, de la culotte naine, des dos, de la meilleure amie, des fesses, des vessies, des boyaux de…”

Astrid WALISZEK : Cher Amour
“Dans mon bain tout à l’heure, j’ai vu mes seins changer de forme – était-ce la forme qu’ils avaient à mes quinze ans ? Ces poires parfaites ? Dieu, que ça devait être délicieux ; je regrette de n’en avoir pas profité assez moi-même mais certainement pas d’en…”

Amandine WALLON : L’intranquille 
“Il fait noir. Un noir vibrant, profond et comme peuplé de présences. Hostile. Peu à peu, j’oublie où je suis et me voici repartie. Là-bas. Encore une fois. / Il règne une chaleur moite, le ventilateur tourne et hoquette, toute la nuit durant ; les pales s’agitent en…”

PORTFOLIO : Lili PLASTICIENNE

“Dans les créations de Lili PLASTICIENNE, le mot tabou résonne aussi bien dans son acception première – en lien avec le sacré – que dans celle de chose interdite. Le sacré s’inscrit dans des images détournées par connotation à travers les textes ou les mots collés. Les idoles et les croix n’habitent plus…”

RUBRIQUES « CRITIQUE »

DISSECTION (21 questions à un(e) auteur(e) connu(e)) :
Eric PESSAN
Écrivez-vous plutôt « pour » ou « contre », « dans » ou « hors », « malgré » ou « à propos de » ? Trop longtemps, j’ai tenté d’écrire “contre” : conte mon éducation, contre ma culture que je jugais bien trop populaire, puis – peu à peu – j’ai appris à…”

DISJONCTION (4 regards croisés sur une oeuvre remarquable)  :
Au régal des vermines (Marc-Édouard NABE)
“Elle cherche. Elle, Nathalie Dalain devenue Chloé Delaume. Elle se remet au monde par la mise en fiction d’une histoire familiale terrifiante : son père – qui-n’est-pas-son-père, mais elle ne l’apprend qu’en 2004 – tue sa mère devant ses yeux et se...”

DISSIDENCES (8 coups-de-cœur de lecture)  :
Jean-Louis BAILLY  : Un divertissementéd. Louise Bottu
“Ce n’est pas faute d’en avoir soulevé, des essais et des fictions, d’en avoir lu un certain nombre, mais parmi les productions de ces récentes années, je n’avais pas trouvé…”
Philippe BLONDEAU : Mourantes natures
éd. Corps Puce
“« Ça commence comme ça » : elle, sur son balcon au huitième étage d’un immeuble parisien, repeint ses meubles, faisant table rase d’une vie maritale qui l’a « essorée et séchée », où…”
Alexandre CIVICO : La terre sous les ongles – éd. Rivages
“« Ici commence le chant qui durera autant que les hommes. » Dix ans, dit le poète, pour écrire ce long poème, dans le giron d’Ulysse revenant à Ithaque offrir à Pénélope ses trahisons et…”
Rosine CRÉMIEUX & Pierre SULLIVAN : La traîne-sauvage éd. Signes et Balises
” Nous, représentants du peuple, décrétons martyrs les citoyens de droit exerçant les activités d’ouvriers, […] agents d’entretien, hôtes de caisse, téléopérateurs, salariés de la restauration…”
Ludovic DEGROOTE : Monologue – éd. Champ Vallon
“C’est une trajectoire qui sans faire de bruit s’enfonce dans la glace et, dans la chaleur du soleil, reprend son envol. C’est un mystère textuel, un miroir aux multiples facettes, un…”
Bruno FERN, Typhaine GARNIER, Christian PRIGENT : Pages rosses – éd. Impressions Nouvelles
“Neuf personnages qui se débattent et cherchent leur souffle aux quatre coins d’une Europe tourmentée, neuf récits comme autant de quêtes de sens et de rédemption. D’une…”
Roger GILBERT-LECOMTE : La vie l’amour la mort le vide et le vent – éd. Prairial
“« Si l’on détestait seulement les gens qui nous font du mal, où serait le mérite ? » Je viens de lire les deux volumes de Roger Rudigoz – deux volumes d’un Journal qui en compte…”
Raphaëlle RIOL : Ultra Violette – éd. du Rouergue
“Page 119 (texte 56) : « il ne s’est jamais rien passé dans ma vie, il n’y a aucune biographie à écrire, seulement quelques centaines, quelques milliers de minuscules biographèmes » et…”

DISGRESSION (carte blanche sur un domaine autre que la littérature)
Lionel FONDEVILLE : Mendelson me regarde
Je ne veux pas mourir. Bordeaux, septembre 1997. Le parquet de l’appartement, le soleil par la fenêtre, la platine CD Sony. Parmi les titres d’une compil de rentrée, une chanson réelle. Mon réel de lotissement, d’étrangeté ordinaire est dans cette voix, dans ce…”