DESAILLY Charles (extraits)

DISSONANCES #51 | DI(S)GRESSION
Comment habiter le monde ? (de Kurt SCHWITTERS à Rem KOOLHASS)
« Vivre en poésie, c’est peut-être cela : habiter un espace mental et créer l’espace qui nous habite. Si l’espace du dedans, comme le décrit Henri Michaux, nous place à affronter la multitude intérieure, il existe ce besoin de s’approprier l’espace démesuré du dehors par le langage ou par la construction de figures formelles et spatiales. Les bâtisseurs de l’imaginaire ont la possibilité de construire des sanctuaires qui ne sont pas nécessairement habitables mais qui révèlent l’utopie d’un nouvel ordre du monde. Face au vide et à la mort, le désir de bâtir relie l’Être nu à une totalité fraternelle. L’imagination matérielle accouche d’une réalité intime.
Le Palais Idéal du Facteur Cheval, les réalisations démesurées d’artistes de l’art brut ont ouvert la porte à une autre façon d’habiter poétiquement le monde. L’art contextuel de Marcel Duchamp a interrogé la réalité subjective de l’espace (l’objet du quotidien prend une charge sémantique différente lorsqu’il est sorti de son contexte). André Breton a nommé l’imagination « reine des facultés ». Mais c’est Dada qui révèle au-delà de l’image poétique, l’importance des signes. Tout Dada va participer à l’exploration du rêve et de l’imaginaire dans… »

DISSONANCES #50 | VIVRE !
Open space
« L’open space carcéral prend la journée de travail pour une conne, puis la jette dans la corbeille à papier. Un manager se penche sur mon PC dans une séquence baignant dans le formol. Une voix dans le haut-parleur annonce le débriefing. Chaque visage cherche une réponse. Chaque mot remonte à la direction. Mon corps se cache sous une pile de dossiers. Il manque un nom sur la fiche de présence. L’instant se fige entre les parois en polystyrène. J’ai tout le temps d’intégrer les nouvelles données. De composer un visage responsable. Je disparais sur le web en pleine session de recherche sur l’identité. Le e-service funéraire ménage son intervention car le cerveau reste connecté un bon moment. « Le corps ne sert plus à rien », me dit le croque-mort du module de navigation. « Vous n’avez plus besoin de vous déplacer, il suffit de tenir le lien avec le monde entier, de cliquer sur les rêves en promotion ». Les heures de travail s’écrasent dans les cahiers d’archives. L’air du bureau contamine mon visage resté à quai. Il n’y a pas de place pour tout le monde à la cafétéria. La journée égorgée gît dans une flaque de café. Gobelets et mots jetés. Le burnout est en attente dans un placard. Un nom coupable circule entre… »

DISSONANCES #29 | TABOU
Signes interdits

« L’éditeur me demande de revoir un manuscrit plein de foutre et de vie. Il souhaite des poèmes érotiques propres et sans vulgarité. La chambre sent la tombe et les fluides ont perdu leur énergie. Miraculeusement ce soir, Chet Baker m’emporte dans la douceur d’un vieux vinyle. Je pense à notre état de soumission qui n’est plus avouable, à notre vie sociale qui se décompose alors que tout se compose artificiellement.
Le terrorisme du récit produit un consensus moral. Nous aimons les mêmes marchandises aseptisées et refusons notre sauvagerie archaïque alors que nous sommes des barbares sexuels. Nous jouissons de corps passifs. La mort est interne à notre désir. Notre perdition cosmique livre un langage sous contrôle. La violence des mots, la grossièreté sont moins admises qu’un coup de couteau propre et net. Le réel a trop de… »

DISSONANCES #27 | ORGASMES
Brèche

« Aimer l’haleine de cette ville
fétide et longue
les murs aux senteurs d’urine
toute cette vulve béante
vomissant des veaux
aux couilles ordurières.
Les ruines graphiques
dressent un décor du désastre.
Nos amours sont lavés par l’ennui
et nous donnons naissance
à des clones autistes.
Un peu de sperme dans la main
respirer l’odeur
y goûter
pour se... »