GRIERS Franz (extraits)

DISSONANCES #30 | QUE DU BONHEUR !
D’autres visages dans la pénombre
“Il était temps que cette semaine s’achève, que ma vie reprenne.
Du lundi au vendredi, les affres d’une médiocrité inaltérable, majoritaire, polymorphe. Celle des cafards qui maintiennent la porte fermée entre moi et mes destinations privées, celles que je n’ai pas à justifier, encore moins à déclarer. Cinq jours à tuméfier mes aspérités, à céder les lueurs, à faire des ronds de jambes aux voleurs. Ce vendredi soir m’appartient enfin, il est un terrain vague pour ma liberté qui durant tant d’heures fut à ma vie ce que ma carte d’identité est à mon identité. Ce soir, j’irai me biturer seul, il y a des périodes comme ça. L’euphorie à laquelle je m’abandonne tient en une phrase ; ce soir, je n’ai que moi, enfin. À petite dose solitaire, je racle le fond avec ma cuiller et je jouis de ne pas partager. Je m’autorise le repli, je rentre dans la case, je suis bien étiqueté, on ne me confond pas avec un colis abandonné. Mais la vraie lecture, personne ne la fait. Le sas de décompression dans lequel je me trouve, personne ne le nomme, qui le connaît ? C’est mon segment noir, mon essentielle ponctuation depuis que je suis en âge de tenir assez droit sur mes guiboles pour m’éloigner des larves de la cour d’école maternelle. Ce soir, c’est mon soir, mon vendredi treize, mon soir premier qui comme moi n’est...”

DISSONANCES #29 | TABOU
Évelyne
“Mon Fabrice,
Quand tu liras cette lettre, je ne serai plus de ce monde.
De moi, il ne restera qu’un sac de viande pendu au lustre Ikea de ce salon glacial où je ne me suis jamais senti chez moi. Ou plutôt un sac à merde aux cervicales brisées gisant aux côtés d’un lustre en miettes. Tu me raconteras.
Vu les événements récents, tu ne t’étonneras pas de trouver cette lettre agrafée à mon prépuce, la seule chose que tu puisses me jalouser.
Je n’ai pas trouvé d’autre moyen de te dire ma douleur. Cette vie à trois que nous avions réussi à inventer avec Évelyne était ce que j’avais de plus cher. Notre bureau était le seul endroit où je me sentais moi-même, sans déguisement, sans avoir à faire semblant d’être un père de famille sûr de lui qui connaît par cœur les résultats de la ligue 1. Toi et moi, nous étions les seuls à voir en Évelyne autre chose qu’une…”