DISSONANCES #41 OPIUM

octobre 202156 pages / 7 euros
mise en images : Grégory MAITRE

ÉDITO : CHASSER LE DRAGON

On se souvient peut-être de l’émotion causée à l’aimable Paul Guth par le simple mot cuisses (« à cause de ses deux s qui reproduisent le glissement, l’une contre l’autre, des cuisses satinées des femmes »). Moi, tout autant que cuisses (mais bien évidemment pas pour les mêmes raisons), c’est le vocable opium qui me fait voyager : de la Chine millénaire (vision de fumeries où rêvent allongés ses adeptes zombies dans des vapeurs bleutées) à notre Afghanistan retombé il y a peu sous contrôle taliban (champs de pavots immenses dodelinant du bulbe – incisé et suant – sous ciel étincelant), en passant par l’Iran, le Laos, la Thaïlande (Triangle et Croissant d’or : autres formules magiques – tout aussi suggestives que (dans un autre genre) celles de Sister Morphine ou Lady Héroïne qui sont un peu les filles rock’n’roll et chimiques de l’antique pâte brune).

Bref, évoquer l’opium suffit à convoquer toute une mythologie où se mêlent grands espaces et clandestinité, temps anciens et actu, extase et addiction (montées et déchéance), rêve et réalité… C’est à cet exercice que se sont adonnés avec beaucoup de bonheur les autrices et auteurs – grands chasseurs de dragon – dont les textes à suivre constituent le dossier.

Et nous, façon dealers, nous venons vous tenter : une petite dose ? C’est du bon, vous verrez…

Jean-Marc FLAPP

DOSSIER « CRÉATION » : OPIUM

Pascal ARNAUD  : Gin citron dream
“Fais de beaux rêves ! elle me balance du bout du monde / J’ai pas envie de faire de beaux rêves / Je déteste faire des rêves, surtout des beaux / Un mauvais rêve, encore ! c’est qu’un mauvais rêve, ça passe / Mais un beau rêve c’est beau pendant, et ça se…”

Sara BALBI DI BERNARDO  : Joyeux anniversaire
“premier geste de la journée / je prends l’opium / pouce écran pouce lumière / ronds chiffrés carrés couleur / géométrie du bonheur / je scrolle aux portes / du paradis / pouce / ça va tout seul ça coule ça affleure crème liquide / fleuraison nerveuse de la…”

Jean-Christophe BELLEVEAUX : Lijiang, avril 2005
“on ignorait qu’ici on pût encore poser la tête sur l’oreiller de bois, tirer sur le tuyau de bambou / on aspire, on flotte, on se sépare de soi au ralenti / on regarde passer les camions bâchés, la poussière qui retombe, la Chine à l’horizon barré de montagnes / on sirote un…”

Jonathan BOUDINA  : Deknop
IZALGI 500 mg/25 mg gélule / (paracétamol, poudre d’opium) / est une nouvelle spécialité / antalgique de / palier 2, indiquée / chez l’enfant à partir de / 15 ans et chez l’adulte, dans le / traitement de la douleur / aiguë / modérée / intense, en cas…”

Philippe CAZA : Cléopâtre, l’ours et Sarah
“Elle s’appelle Cléopâtre (par erreur car elle est anglaise). Elle vit dans une belle villa de style Art Déco nommée Charybde au-dessus du lac de Côme. Des mois auparavant, sous un prétexte charitable mais mensonger, elle avait fait sortir dans la rue les…”

Clément DESPAS : Endorphines
“Allongée sur le dos indécente alanguie sur le nuage d’or qu’est devenu mon lit par la seule magie de sa présence ici ma toute belle nue – faisant son endormie – écarte lentement ses genoux sous mes yeux et je n’en reviens pas de la chance que j’ai – accro comme…”

Marie-Anaïs GUÉGAN : Au bois
“Il n’y a pas d’élans, au bois. D’élans il n’y a pas. / Il n’y a pas d’élans, mais il y a de l’opium ; de fortes quantités. / Il y a des légendes. On court, enfants et femmes, derrière des images, derrière / Les fleurs que nos pieds foulent et broient. Nos pieds foulent et…”

Philippe GUERRY : Tartine d’opium
“Opium, c’est le nom du chien. Il pue, il a la langue toujours pendante au ras du sol, ses poils font des nœuds. Le temps qu’il lui reste à vivre, il le passe à dormir sur sa vieille couverture sale. Il n’a jamais été très vif, même quand c’était un jeune chien. C’est une…”

Isabelle GUILLOTEAU : Ad Laudanum
Huelgoat, 21 mai 1919. Ce matin-là, fatigué du mal mystérieux qui te rongeait sans fin, tu as quitté l’hôtel d’Angleterre pour ta promenade quotidienne, divagation rituelle et solitaire sur le sentier qui borde la forêt. Mais la mécanique de ton errance s’est soudain…”

François HUET : Hein ? De quoi ?
“1. / Je ne sais pas ce que ça fait comme effet. / Par contre, ce que je sais, / C’est que c’est la meilleure adaptation de la Recherche du temps perdu. / Sans quoi, je ne sais rien. / Ou alors j’ai tout oublié. / 2. / Mon père fumait la pipe, et ça sentait…”

LE GOLVAN  : Papavérine
“Poésie garantie sans opium, 0 / 1 poésie propre au fumet javélique / 2 poésie de sanatorium lucide / écriture en ligne claire, blanche à priser, 3 / écrire pur à la soude caustique, 4 / poésie de pressing à la chaux vive, 5 pleine santé / mais pas poésie vapotée à l’…”

Romain LOSSEC : Schumpeter dans le cendrier
“« ça c’est certain que Schumpeter avait raison » m’as-tu dit alors que tes cours d’économie de première année te remontaient dans la gorge en même temps que la fumée visqueuse faisait son trajet habituel dans le réseau très serré de tes…”

Aline PADIOU : Mouvances
“au bout de mon souffle / j’ai vu s’envoler / les nuages colorés / qui flottaient / au-dessus / de cathédrales naufragées / mais je ne sais plus / si je descendais / ou remontais / les versants / de ces édifices / (étaient-ils inversés ?) / et cela n’avait…”

Augustin PETIT : (    )
“L’opium ? / Jamais d’opium / C’est plutôt mon père / Crabe claquemuré dans les colon poumons et foie / Des pavots pour papa en guise d’antidouleur et délicieux délires dits secondaires / Tout ça, le temps d’une parenthèse (   poussée de part en part par la…”

Adeline RAQUIN  : La chambre hexagonale
“Dans ma chambre hexagonale, haut perchée dans le ciel, s’est tapi entre les draps un animal à l’humanité incertaine. Empêchées de marcher, ses jambes garrottées se cachent sous le satin frais. / Dans ma chambre aérienne, belvédère de solitude, on trouve…”

Fabrice SCHURMANS : Que la lune est haute
“À la télé, ce soir, il y a les Dorsey Brothers. Je sens que ça se barre. 34 ans, dans mon domaine, c’est la moyenne. Pas de regrets. T’as vécu comme t’as improvisé. Tempo rapide et accords à contrecourant. Kansas City, pour le jazz, la came et les femmes, le…”

Anne-Marie ZUCCHELLI  : Au centre de l’oubli
Au centre de l’oubli, loin de sa vie d’abstinence… / Pinçant les lèvres, le regard vague suspendu au-dessus du nez, une femme entre dans le wagon et s’assoit contre la vitre. Dans sa main, un téléphone dont l’ombre plane sur la bouche comme l’aile noire d’un…”

PORTFOLIO : Grégory MAITRE

“Ma démarche d’artiste prend sa source dans la création de sensations picturales, en travaillant la notion d’abstraction autour de la “nature” humaine révélée par ses signes et ses traces, la disparition de l’être par ses empreintes sensibles, confrontée avec des…”

RUBRIQUES « CRITIQUE »

DISSECTION (24 questions à un.e auteur.e connu.e) :
Christophe ESNAULT

Que faut-il lire de vous ?
Les lignes de ma main pour me dire : « Tu n’es pas fini, tu peux encore couler d’autres éditeurs. » Lettre au recours chimique est à 1.67 euro chez Rakuten et personne…”

DISJONCTION (4 regards croisés sur un livre remarquable)  :
La Très Bouleversante Confession de l’homme qui… (Emmanuel ADELY)
“Cette épopée post-moderne « tiré[e] de faits réels » se lit dans la sueur du marine qui a vengé son pays en assassinant « La Star Numéros Un du Mal », Ben Laden. Que dire de cet Achille contemporain ? Il est infaillible, « carrément beau », anonyme. Mais, par…”

DISSIDENCES (8 coups-de-cœur de lecture en domaine francophone)  :
Ouvrage COLLECTIF : Lettres aux jeunes poétesses
(éd. L’Arche)
“Aux origines de ce recueil épistolaire, deux questions posées par Aurélie Olivier – autrice et programmatrice de festivals hybrides et hors-normes – à 21 poétesses francophones d’aujourd’hui :
« Qu’auriez-vous envie d’écrire à un.e jeune poéte.sse ? Qu’auriez-vous…”
Penda DIOUF : Pistes… suivi de Sutures (éd. Quartett)
“« Je me rends compte ce jour-là de ce que je suis au regard des autres : un déguisement. » Penda Diouf passe son enfance et son adolescence dans des villes moyennes de province. Solitaire, mais pas par choix, elle subit la bêtise et l’ignorance, de ses…”
Christophe ESNAULT : Lettre au recours chimique (éd. Æthalidès)
“C’est avec le Cœur et les Viscères que j’ai avalé Lettre au recours chimique, Rhapsodie à l’Ébullition du Vivre à Fond et Diatribe contre l’Autorité Psychiatrique. Christophe Esnault s’y attaque à cette Hypocrisie Libérale qui œuvre toujours avec une Efficacité pleine d’…”
Frédéric FIOLOF : La magie dans les villes (éd. Quidam)
“Chez Frédéric Fiolof, c’est fait de bric et de broc, de moments ramassés, longtemps caressés au fond des poches, retrouvés tombés d’une veste mal rangée, galets lisses et plats qui ricochent dans la succession de récits qui composent le recueil. Et ça…”
Jean-Claude GOIRI : Tectonique de l’aube (éd. Tarmac)
“Dans ce nouvel opus, il s’agit, à l’aide de la langue entendue comme corde, sangle ou rappel, de descendre dans ses failles les plus profondes afin d’en explorer les tremblements, les glissements, les subductions. Quand l’être menace de se rompre et qu’…”
Jasmin LIMANS : Matin de lumière (éd. Exopotamie)
“« Je ne peux plus dire je ». Car je est un mot fou, un moi si usurpable que personne n’y voit jamais larcin. Dire je, c’est se condamner à se faire illico remâcher dans quelques autres milliards de bouches : l’enfer. « Quelqu’un que je connais falsifie ma…”
Corinne LOVERA VITALI : Coupe-le (éd. MF)
“Je n’ai jamais rencontré CLV en vrai (ça aurait dû se faire il y a quelques années pendant un festival d’arts et de poésie où elle était invitée (nous y avions rendez-vous) mais la miss est si libre (ou ingérable (ou folle)) qu’elle s’en est fait virer (carrément) avant que…”
Corinne MOREL DARLEUX  : Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (éd. Libertalia)
“Journal de la mer et de la montagne retrouvées, éloge des derniers refuges épargnés par les comptes à rebours, le conformisme, la compétition, le récit prend appui sur l’aventure du navigateur Bernard Moitessier, héraut du refus de parvenir depuis…”

D’ISTANBUL À RIO (4 coups-de-cœur de lecture en domaine étranger) :
Sibilla ALERAMO : Une femme (éd. Des femmes)
“À quoi ressemble l’un des premiers livres publiés par les éditions Des femmes en 1974 ? À un classique du féminisme italien qui propose, sous forme d’autofiction, une description fort juste des mécanismes de l’oppression féminine. On découvre la….”
Howard McCORD : Poèmes chamaniques (éd. La part commune)
“Comment tout à la fois arpenter des terres extérieures, les plus bigarrées et vastes qui soient, et opérer le lien avec le monde intérieur ? Howard McCord (né en 1932) est l’un des maîtres contemporains du Nature Writing. De l’Ohio dont il est natif jusqu’…”
Mads MYGIND : J’écris pour le matin clair (éd. Lanskine)
“À travers ce recueil poétique d’une authenticité déroutante (« tout est authentique, putain, qu’est-ce que ça pourrait être d’autre »), Mads Mygind nous convie à une observation de son quotidien et de sa présence au monde : «  la mer est une énigme dans…”
José VIDAL VALICOURT : Meseta / Le plateau (éd. Atelier de l’agneau)
“Ce recueil de prose poétique bilingue nous sert – sur un plateau – un texte d’une puissance rare, écrit pendant une dérive de l’auteur en vieille Castille. Des phrases courtes, à bout de souffle, rythment cette errance psychogéographique à travers « des…”

DI(S)GRESSION (éclairage sur un domaine autre que la littérature – carte blanche)
Isabelle LARTAULT  : “Éternelles dans le transitoire” (quelques œuvres durables)
“Se choisir un bâton bien droit pour marcher. Faire rebondir une pierre lancée au raz de l’eau. Sentir le parfum des fleurs rencontrées sur son chemin. Attendre sans bouger que le soleil se lève ou se
couche… De toute éternité, de façon naturelle, certaines attitudes ou…”

DYSCHRONIE (journal des 6 mois écoulés – carte blanche)
Ingrid S. KIM : Été 2021
1er mars  : Un « pass vaccin » pour entrer en Allemagne. L’Allemagne en mars : quelle drôle d’idée.
16 mars  : Pour l’anniversaire du désastre de l’Amoco Cadiz (qui tombe le même jour que celui de V.), M. a cuisiné des pâtes à l’encre de seiche. Il a mis une nappe noire, des…”