GUILLOTEAU Isabelle (extraits)

DISSONANCES #32 | NU
Libération
“Un demi-siècle sans revenir au village. J’y suis le fou, le détraqué, le fils raté. L’enfant qui a vu et s’est tu. Ici l’amnistie s’est muée en amnésie. Les plus anciens continuent de s’enfermer dans un mutisme complice dès lors qu’on évoque ce matin de juin. Toute ma vie il m’a poursuivi, hanté, détruit. Toute ma vie, j’ai cherché à le revivre, à le chasser. A combler les silences de l’Histoire qu’on m’avait reconstituée par bribes. Ecartelé entre mémoire et cauchemars. Hier, le maire a cru bon de m’appeler, par devoir envers son prédécesseur, mon père. Mourant.
J’arpente les ruelles de mon enfance jusqu’à la maison familiale, sans peine ni nostalgie, mais dans l’impatience de la libération, la vraie, enfin… Le vieil homme est allongé sur son lit, les yeux vitreux fixés sur le plafond. Autour de lui, des amis, des notables, des voisins qui se relaient à son chevet. Depuis trois jours, sa raison décline et il se dresse régulièrement, rempli d’effroi et d’agitation, comme s’il revivait les combats de la libération, cherchant à fuir ce matin de juin 44. C’est pourtant là qu’il nous faut retourner maintenant, ensemble, réunis dans le même cauchemar éveillé, main dans la main. Je demande qu’on me laisse seul avec lui pour profiter d’un...”

DISSONANCES #25 | LA PEAU
Sauver sa peau
« Depuis quand suis-je ainsi retranchée du monde, affamée, humiliée ? Il y a quelques jours encore, ma mère et mes sœurs tenaient le décompte des journées interminables à assembler des pièces au fond des ateliers, des nuits infernales à trembler sous les cris qui s’échappent des cachots. Mais leurs corps meurtris ont plié, la vie a capitulé. Je suis sans doute la dernière survivante de ma famille. Durant des semaines, j’ai aperçu mon père de l’autre côté de la frontière, ce rideau de barbelés qui sépare le camp des hommes de celui des femmes. Au hasard d’une corvée, trompant la vigilance des geôliers, nous avons pu parfois nous approcher l’un de l’autre, en silence, plonger dans nos yeux la détresse et la force. Des jours qu’il n’est pas reparu. Je continue de guetter, tente de le deviner dans les silhouettes fantomatiques depuis le point d’eau où… »

DISSONANCES #21 | LE VIDE
Diversion carcérale
“Tu as couru essoufflée tes talons écorchés par les pierres pourtant personne ne te suit mais la vie à tes trousses sait-on jamais une bonne raison qui te rattraperait un sauf-conduit pour l’errance une injonction pressante à garder les pieds sur la terre hostile
Tu t’es postée sur la crevasse jambes lacérées d’ajoncs reins cambrés sous les rafales cou arqué vers le levant ton corps tout entier défie la pesanteur et tu scrutes le vide devant toi
Tu connais la profondeur du gouffre l’axe et la force du vent le nom de chacun des écueils qui piquent l’horizon la formation des courants et le sens des dérives mais ce flot qui t’emporte tu ne le nommes pas ne le contiens pas tu ne saurais dire quelle douleur t’abîme ni même exprimer la raison de ta venue tu sais seulement que ta présence au bord du précipice est une évidence déjà inscrite dans ta chair
Pour un rien pour un rien de plus ou de trop pour ces riens qui s’ajoutent à la pluie des jours pour une nuit de plus à guetter l’aube tremblante t’élancer dans le vide fracasser ta carcasse lestée d’ennui déchoir tes rêves sur les...”

DISSONANCES #19 | IDIOT
Suites (il)logiques
“Tu as un mois. C’est notre premier tête à tête. Je suis un peu intimidé, inquiet à l’idée de tout ce qui pourrait arriver. Je suis ton père mais je ne sais pas vraiment comment faire… Ta mère a tout prévu : ventre plein, couches changées, tu n’aspires à rien d’autre qu’à mes bras qui te bercent. Tes yeux se fixent sur ma main qui joue les marionnettes. Du bout de mes doigts hésitants, je redessine tes traits, m’attarde sur la commissure de tes lèvres, chatouille ta fossette. Il me semble lire un sourire. Ta tête repose dans le creux de ma paume qui effleure le fin duvet de ton crâne. Ta fontanelle se soulève au rythme de ta respiration. Je suis impressionné par son aspect souple, malléable. Je sais la fragilité de cette zone, le risque lié aux chocs, tant que tes os ne sont pas soudés. Ta bouche soudain se tord, grimace et laisse échapper un cri. De quoi peux-tu souffrir ainsi lové dans mes bras ? T’aurais-je caressé avec trop d’ardeur ? Mes doigts t’auraient-ils pincé, serré ? Et s’ils s’étaient enfoncés dans ta fontanelle ? Comment savoir ? Si pour un geste de tendresse trop appuyé, j’avais hypothéqué ton avenir ?… Quand les médecins diagnostiqueront ton retard psychomoteur, je reverrai ce premier moment de complicité où j’ai osé une caresse. Je n’ai…”