GUERRY Philippe (extraits)

DISSONANCES #36 | LA VÉRITÉ
Palais d’émail

La vérité, c’est que le Père Noël n’existe pas, que la petite souris n’existe pas non plus et que ton père, n’insiste pas, n’existe plus. Voilà : tu voulais savoir et maintenant tu sais. Le pôle Nord n’existe pas, les lutins n’existent pas, les palais d’émail laiteux constellés de petites tâches de plomb vert bouchant les caries n’existent pas non plus, et ton père se repose, oui, mais d’un repos éternel, tu vois ? Pas du repos réparateur d’une croisière au soleil, le dos lové dans un transat plein sud et la sieste par-dessus le marché. C’est ça la vérité, c’est dur, et c’est dur tous les jours pour moi aussi, pour moi surtout, parce que je n’en peux plus, je ne peux plus étendre davantage, tirer davantage de grands draps blancs mensongers, je ne peux plus la masquer, la vérité, plus l’occulter, elle déborde, elle est plus grande que moi et j’ai beau vouloir la contenir, elle est là qui veut te tomber dessus, qui veut te fondre dessus et te battre comme linge, et alors, la vérité, je n’en peux plus de l’affronter, de lui faire rempart de mon corps, de m’arc-bouter sur des fadaises érodées chaque jour par tes yeux implorants. La vérité, c’est que je m’effondre, que je cède, que je vais la laisser s’abattre sur toi et que tu vas en prendre ta part et t’en débrouiller, de cette…”

DISSONANCES #27 | ORGASMES
Par où tu passes

“Tu me parles toujours des mêmes paysages. Un ruisseau qui serpente, qui te chatouille les orteils, puis des ruisseaux, arrivant de partout, qui se concentrent pour faire des vagues, des petites vagues d’abord, qui font frémir tes mollets et font te mordre les lèvres, puis des vagues moyennes – et tu mimes alors de tout ton corps le mouvement de ces vagues – puis de grosses vagues – et ton corps dessine l’ample mouvement d’une onde – et puis tu me parles d’un torrent que forment ces ruisseaux, un torrent qui déplace des cailloux, un torrent puissant qui déborde ses berges, qui emporte tout, qui submerge, qui inonde, qui visiblement te fait perdre pied et – je ne comprends pas par où tu passes – toute cette quincaillerie fluviale débouche sur un volcan, un monstre éruptif, grondant, tellurique, qui après les pieds te fait perdre la tête, tu dis n’importe quoi, tu te crois n’importe où, des fumées blanches t’arrachent des larmes, tu cherches aveuglément ton…”