DISSONANCES #36 LA VÉRITÉ

mai 201948 pages / 5 euros
mise en images : 
Hélène BAUTISTA

ÉDITO : TOUTE LA […] RIEN QUE LA […]

Ça ne doit pas être facile, d’être La Vérité : on l’exige, on la flaire, on la traque, on s’en approche, on la débusque (elle jaillit alors, lumineuse, toute nue), on met le doigt dessus (tout en étant en dessous – quand ce n’est pas à cent lieues), on la regarde en face et on la trouve soudain… cruelle, odieuse, horrible (en un mot : dérangeante), on ne la supporte pas, on recule devant elle (on en a peur en fait) alors on s’en écarte (on lui tourne le dos ou on la dissimule), on lui fait une entorse (ce qui est assez mesquin), on l’étouffe, on la tronque, et pour qu’elle triomphe (du moins c’est ce qu’on prétend) on la fait éclater… ce qui fait que sans doute, si elle pouvait parler (voire si elle existait), à toute l’Humanité (qui est un peu son fan-club) La Vérité dirait : « J’en ai marre de vos gueules : vous grouillez, vous êtes laids (cons, tordus : malfaisants) et vous me dégoûtez. Allez vous faire foutre et fichez-moi la paix ! » Ce qui, on en conviendra, serait assez grossier mais très compréhensible (certain énervement) et franc en tous les cas (ce qui est bien le moins venant de La Vérité). On serait tentés alors (pour qu’elle se calme un peu) de lui dire : « D’accord. Repose-toi : on te lâche. » mais en fait c’est bien d’elle qu’on va causer ici (on lui aurait donc menti). Et d’autres choses aussi (vous pouvez vérifier : on vous jure que c’est vrai).

Jean-Marc FLAPP

DOSSIER « CRÉATION » : LA VÉRITÉ

Thierry COVOLO  : Le voisin de Jo Campo
« Je suis le voisin de Jo Campo. Le voisin de Jo Campo. C’est devenu notre lot à tous, dans le coin. Le voisin de Jo Campo. Le coiffeur de Jo Campo. La fille qu’est sortie au lycée avec Jo Campo. Le gars qu’a vu la voiture de Jo Campo garée près du lac, un jour où il était allé… »

Marie du CREST  : Ekphrasis
« Elle est là, debout comme marchant dans sa direction, pourtant immobile sur la toile, dans l’atelier où la lumière du jour décline. Son pied gauche se soulève pour faire un pas léger. Un seul. Descend-elle quelque degré en pierre ? Il a longtemps rêvé d’Elle ; il l’a griffonnée sur… »

Aurélia DECLERCQ  : Quatre, actrice une
« 4 murs, pas de théâtre au centre des 4 murs, Elsa. Elsa n’est pas une actrice. Elsa porte une robe narrative, elle n’est pas une actrice. Elle est coincée là. Coincée dans un lieu X. Pas de théâtre au centre des 4 murs, une table. Une longue table attend des invités. Ricanement… »

Christophe ESNAULT  : Vie et morts du Chargé de mission
« Dieu a été vu en short et en chaussure de golf en train de zoner autour de bons de réduction abandonnés caisse 47.  Je dois t’assurer – sans un superlatif, sans un lexique poussif ni appuyé, et avec un nombre de signes limités – que je suis indiscutablement l’… »

Joseph FABRO : Champ de blé aux corbeaux
« Il était schizophrène, et bipolaire, syphilitique, et atteint de saturnisme. Il s’est tiré une balle dans la poitrine en visant le cœur, et les frères Secrétan lui ont tiré une balle dans la poitrine par accident en jouant aux cow-boys, et les frères Secrétan lui ont tiré une… »

Pierre GONDRAN DIT REMOUX : Paysages
« au sentier bûcheron, tu foules le ciel des herbes
plein du chagrin de l’âme verte de leurs feuilles
dans l’odeur rousse des grumes d’… »

Philippe GUERRY : Palais d’émail
« La vérité, c’est que le Père Noël n’existe pas, que la petite souris n’existe pas non plus et que ton père, n’insiste pas, n’existe plus. Voilà : tu voulais savoir et maintenant tu sais. Le pôle Nord n’existe pas, les lutins n’existent pas, les palais d’émail laiteux constellés de petites… »

Élodie HEMBERG : Pulp
« Elle m’a dit, dans une énième déclinaison d’un café type Brooklyn, Pulp ®, en plein Bruxelles, devant un grand latte macchiato aromatisé à la fleur de vanille (même si cette information n’est d’aucune importance, j’ai simplement une tendance à absorber grand… »

Lionel LATHUILLE  : Une coupure
« (Nous avions cherché, rien ne se transformait jamais. Rien de nous ne devenait une empreinte, une forme disposée à nous révéler. Nous finissions par habiter une carcasse abandonnée à la lumière crue du réel, séparément, sans vérité pour nous réunir. Nous devenions… »

Jasmin LIMANS : La vie la vérité
« la vérité n’existe pas mon frère l’a vérifié deux fois notre conception ne nous appartient pas on ne naît pas heureux on hurle à la lumière quelqu’un sectionne pour nous notre cordon ombilical puis on essaye de vivre on fait du mieux qu’on peut on regarde les autres un… »

Jean-Pascal MARTIN : L’amour vrai
« Je viens de faire l’amour avec mon mari. Je me sens bien, vivante, comme quand je danse, comme quand je nage ou que je t’embrasse. Jean lit ce SMS d’Emma, oscillant entre colère et déception. Abattu, il ne relève même pas l’expression « faire l’amour » qu’il déteste autant que… »

Samuel MARTIN-BOCHE : Premier sang
« À feuilleter une à une
les pages de l’enfance
dans la… »

Romain PARIS  : Naufrages
« Y a plus rien à siffler, mec. Eh, t’as vu ? En plus, le patron tire la tronche d’une murène qu’a confondu l’hameçon avec le jackpot. Et les filles seraient capables de se taper n’importe quel portefeuille en partance pour Bora-Bora. Cette candeur m’écœure. « Et d’abord… »

Marie-Paule RAMO  : La cuillère d’uri geller
 » J’ai posé ma main sur ton front pour vérifier que tu allais bien que tu n’avais pas attrapé la fièvre que ce n’était pas comme la dernière fois que le palu n’était plus qu’un mauvais souvenir toi toute seule dans cette chambre d’hôtel minable les draps rêches la peau brûlante tu… »

Catherine SERRE  : Double lien
« heures d’après-solstice  –  comme des vagues
se moquent des proportions  –  de la fin de la nuit longue
sur ligne de départ  –  elles se transforment sans… »

Lola THIERY  : Mange tes pâtes
« Tout ce que je vis est inspiré de faits réels. Aujourd’hui je ne m’amuse pas. J’ai la greffe du délire au corps et je bois un thé boisé, épicé, charpenté. Un Mokalbari Golden Tips par exemple, aux parfums fragmentés. Je délire. Tandis que les vérités ont autant de notes de tête, de… »

Marlène TISSOT : C’est ma bouteille pour ce soir
« Mon père est là. Il me regarde. Il sourit. Chambre d’hôpital. Des tuyaux partout. Des machines qui clignotent. Il sait qu’il porte une couche, papa. Il sait qu’il se chie dessus. Mais il s’en fout. Il perd la tête, mélange les époques, ne sait plus quel âge il a, ni ce qui est normal ou pas. Il… »

PORTFOLIO : Hélène BAUTISTA

« Née à Rodez en 1974, Hélène Bautista a grandi à Toulouse en gribouillant – depuis toujours – dans les marges. Nourrie de Gustave Doré, Honoré Daumier, Félix Vallotton, elle s’est formée à la gravure sur cuivre et aux techniques d’illustration-narration puis son amour des livres l’a… »

RUBRIQUES « CRITIQUE »

DISSECTION (21 questions à un.e auteur.e connu.e) :
Perrine LE QUERREC
« Quelle fut votre première grande émotion de lectrice ?
Les lettres noires qui s’animent et soudain forment un mot. Et ce mot je le vois, je le comprends. J’ai trois ans, une encyclopédie pour enfant déployée en grand sur les jambes, jusqu’alors il y avait… »

DISJONCTION (4 regards croisés sur une oeuvre remarquable)  :
Bastard Battle (Céline MINARD)
« Ils sont sept, dotés de noms empruntés à la saga Au bord de l’eau, au Seven Swords de Tsui Hark ou à un Moyen-Âge enfumé de champignons fantasmagoriques. Sept mercenaires uchroniques au sabir plein de gouaille, prêts à dégainer katanas et kung-fu pour venir... »

DISSIDENCES (8 coups-de-cœur de lecture)  :
Laure ANDERS
 : Cent lignes à un amant – éd. La Boucherie littéraire
« La collection Carné poétique de La Boucherie littéraire sait mettre très en valeur un court texte. Le voici logé entre quarante pages blanches (vierges). Je suis daltonien gravement atteint, mais au risque de l’erreur la couverture est d’un rouge écarlate. Ou carmin. Ou… »
Luc CHOMARAT : Un petit chef d’œuvre de littérature – éd. Marest
« « Au-dehors Paris devenait une ville indifférenciée, avec des H&M, des McDo, des Zara, un peu tout ce qu’on pouvait trouver à Venise, par exemple. Il était devenu difficile d’écrire sur les villes, ou sur les femmes. » C’est un badinage habile sur les niveaux de langage, où les… »
Stéphane DOUBINSKY : Le manifeste du Zaporogue – éd. Lunatique
« Le Manifeste du Zaporogue aurait mérité de sortir à 7,7 milliards d’exemplaires : autant d’écrivains, de lecteurs, de QG éditoriaux. Autant de résistants pour qui ce bouquin devrait jouer le rôle d’une coupe d’eau fraîche en pleine fournaise. « Or, la culture, c’est l’eau, qui désaltère et… »
Delphine DURAND  : Connaissance de l’ombre – éd. le Réalgar
« Cette jeune poétesse érudite, fidèle à la revue Apulée initiée par Hubert Haddad à qui elle dédie ce premier recueil, est férue de kabbale, de mystique soufie et hantée par William Blake, Dante et Ibn Arabi. Elle est de ces voyantes qui explorent, pénètrent en leur tombeau les… »
Marc GRACIANO
 : Le sacret – éd. Corti
« «  L’oiseau de proie était tellement figé que, de loin, il avait semblé au garçon une motte de terre, et l’oiseau était tellement faible qu’il laissa s’approcher le garçon sans réagir, et, quand le garçon fut proche, il vit que l’oiseau avait une aile blessée […] » et ses ailes Le sacret vient de les… »
Maëlle LEVACHER  : Zébulon ou le chat – éd. La part commune
« « Consolation n’est que le nom qu’on donne à une saison sèche. » Comment faire son deuil d’un être aimé ? Patiemment Maëlle Levacher a attendu son heure pour évoquer la vie et l’œuvre de feu Zébulon. Par petites touches, pensées, maximes et aphorismes, elle ressuscite leur… »
Hans LIMON  : Poéticide – éd. Quidam
« « Tous les crever ! » C’est par cette injonction que s’ouvre Poéticide, dont les poèmes, à l’exception du dernier, sont barrés, et les poètes assassinés par le verbe fougueux d’Hans Limon : « C’est au berceau qu’il faudrait les prendre. Les pendre. Avant qu’ils ne sachent écrire ou… »
Hyam ZAYTOUN  : Vigile – éd. Le Tripode
« Un soir, la narratrice se couche contrariée. Elle est enrhumée, s’est disputée avec son compagnon. Un échange de reproches banals et injustes, la vie en somme. Quand elle se réveille en pleine nuit, toute cette normalité s’est désintégrée. L’homme qu’elle aime est en train de… »

DI(S)GRESSION (carte blanche sur un domaine autre que la littérature)
Ingrid S. KIM  : Des aiguilles et des femmes
« Je ne crois pas qu’elles se connaissent. Et pourtant. La post-punk discrète, la performeuse exubérante, deux adeptes de l’encre à qui le kraft ou le papier à un moment n’ont plus suffi, qui ont voulu graver plutôt qu’esquisser, qui ont troqué le pinceau, le crayon, le clavier pour l’… »