LATHUILLE Lionel (extraits)

DISSONANCES #38 | FEUX
Pas au feu
Au cœur d’une campagne déserte, on m’indique une bâtisse que je devrai habiter, aux volumes rudimentaires comme une grange. L’air est froid, couleurs estivales mais climat hivernal, il faudra que je chauffe l’habitation. L’intérieur du bâtiment est quasiment nu et je comprends que je suis confronté à une difficulté : il n’y a pas d’autre possibilité pour obtenir de la chaleur que de mettre le
feu à l’habitation. Une présence m’accompagne, une figure de mère, et elle me dit que la maison est conçue pour répondre à cet usage, que cette pratique est coutumière ici, que tout y est question d’équilibre : il faut déclencher le feu à même les murs et la structure, le propager pour qu’il se nourrisse des matériaux de la construction, et réussir à l’entretenir dans une mesure qui procurera
de la chaleur sans jamais dépasser un niveau de combustion qui risquerait d’emporter le bâtiment. Feu lancé : étincelles et flammèches animent les surfaces, la nuit tombe, le rêve s’interrompt – ton cahier sent la suie.

Claquements d’une serrure, voix qui se percutent, une télé silencieuse diffuse…”

DISSONANCES #36 | LA VÉRITÉ
Une coupure

“(Nous avions cherché, rien ne se transformait jamais. Rien de nous ne devenait une empreinte, une forme disposée à nous révéler. Nous finissions par habiter une carcasse abandonnée à la lumière crue du réel, séparément, sans vérité pour nous réunir. Nous devenions des cavaliers blottis chacun dans la dépouille de son cheval pour survivre au froid terrible des plaines arides. Nous avions marché, galopé, embrassé côte à côte l’ivresse des grands espaces et nous établissions maintenant refuge dans le cadavre des montures qui nous avaient portés vers l’horizon – notre histoire comme notre ressemblance – une impossible conquête. Deux ombres continuaient plus loin.)
tout près                   tu vois ?
sous nos yeux          que diras-tu ?
ici                               là
une marque              qui rendrait notre vérité
laquelle ?                  on cherchera
un visage ?               à poursuivre
un aveu ?                  chercher une…”

DISSONANCES #34 | TRACES
Cinq temps du photographe

“1. De dos. Faire une photographie de dos. Je précise : en remontant le cours de la lumière. Faire une photographie qui ramènerait celle ou celui qui était là et qui n’y est plus. Faire une photographie qui rendrait le regard qui a quitté le lieu où nous regardons maintenant. Non pas pour voir ce qu’il a vu, impossible et vain. Mais ce qui de l’espace a été éclairé différemment sous son regard.

2. De dos la lune est brune. Tu l’affirmes. Tu l’as vue quand tu apprivoisais l’obstination du soleil. Brune comme une chair longtemps portée à incandescence. Tu la frôlais, la humais. Certains apprennent à courir les mains liées dans le dos, toi tu écartes les tiennes pour embrasser l’angle des rayons du jour. Tu mesures l’indécence. Tu te hisses, tu grimpes. Tu voles. C’est un rêve, dos crawlé cosmique, une façon de faire dos au réel (quand trop font face sans le voir). Et tu te tais. Silencieux des terres lointaines qu’on ramène sous les bras la nuit en nageant.

3. Vous êtes Icare ? – Non je suis…”