GONDRAN DIT REMOUX Pierre (extraits)

DISSONANCES #51 | BIZARRE
Grande Symbiote
« tu te dis : rien ne sert plus [rien ne sert plus de repeindre de blanc le lacis de fonte peinte et repeinte de blanc de la serre rien ne sert plus d’épuiser les feuilles mortes flottant sur l’eau morte rien ne sert plus de recueillir les boues d’avant l’humus rien ne sert plus de peindre le lacis des boues mortes de blanc] rien ne sert plus • au creux de ton front un pointillé de parfums pointillés nénuphars / têtards noirs / lotus / têtards gris et (sur ta robe denim tachée plus sombre ici et là) l’odeur de ton lait jaune aux veines bleues • ton colostrum anthume de nullipare • ta main au poignet discontinu dans l’eau tiédie du bassin à la joue orange vif – tu te dis : déshabille-toi du lin denim et entre dans l’eau à l’armure de fil sombre • ta robe de lin denim qui flotte dans le bassin à la joue orange vif (et les tortues trop grosses à joue orange vif qui plongent et s’entrechoquent toc) • tu es emplie nue de la serre emplie d’à-coups émeraude qui t’emplit de ses à-coups – frappant à ta chambre tympanique le coassement des batraciens / les cymbales des cigales (uncus endolori, malleus fendu – peu importe car bientôt tu n’entendras plus) / et un cri dehors ? [non, un rêve] et aussi le crissement des quartz qui crissent quartz au… »

DISSONANCES #49 | L’ENFER
Un tout autre bois
« Tu sais.
Le bois.
La nuit.
Le bois la nuit est un tout autre bois.

Tant d’arbres poussent à voûte noire, troncs pressant contre ton dos, écorces inconnues sous ta paume aveugle, racines enflées qui te poursuivent comme vipères grosses de leur géniture, branches cinglant ton front, griffant ta joue, chair écorchée à rebrousse-taillis – goût de sang cherchant chemin à ta commissure. Tant d’arbres poussent à voûte noire. Peut-être fantômes des coupes passées doublant les survivants dans l’absence du bûcheron diurne ? Ou rêves de lignine qu’élabore la puissance fongique de l’humus de tant de saisons. Le sentier s’y égare, s’efface si intensément que son souvenir même s’éteint sous ton pas. Quel pas ? Pieds nus raclant la litière de feuilles qui enfle sur ta cheville blanche, soudain tordue dans l’… »

DISSONANCES #46 | FRAGILE
les joies simples

« tu as creusé dans la forêt une tombe
pour tes joies simples

elle est toute petite, toute ronde,
ne se voit toute pas

tu as recouvert le fond de mousses
et de feuilles de châtaignier encore vertes et odorantes
(à l’odeur de feuilles sèches de châtaignier)

pour attirer des joies simples, c’est très simple :
dépose deux ou trois ombelles mellifères de reines-des-prés

  • si une abeille les accompagne dans la… »

DISSONANCES #44 | SILENCES
Bronze et or

« grouillent soudain des dos aux larges écailles
bronze et or • les carpes aux lèvres jaunes ornées de
barbillons frétillants roulent les unes sur les autres
happant le vide asphyxique elles étouffent d’air el
les étouffent d’eau gargouillent de mucus parlent
la langue des noyés • grouillent soudain des dos au
x larges écailles bronze et or • craignant d’être engl
outi par la masse visqueuse aux yeux fixes sans pau
pière l’enfant accroupi muet de terreur garde le
pain tout écrasé dans sa… »

DISSONANCES #36 | LA VÉRITÉ
Paysages
« au sentier bûcheron, tu foules le ciel des herbes
plein du chagrin de l’âme verte de leurs feuilles
dans l’odeur rousse des grumes d’épicéas
et les effluves térébenthine des écorces déchirées

entre les prêles géantes et les lichens arborescents
un ocelle orangé étrécit le puits noir de ta pupille
vicariante, la mousse sèche attend la pluie
dans le grand verger délaissé
pommes vertes cernées de ronciers
tu te glisses par la sente de la renarde
mains d’épines et terreuses, en larmes de vent

la clématite tombe de la… »