TISSOT Marlène (extraits)

DISSONANCES #36 | LA VÉRITÉ
C’est ma bouteille pour ce soir
“Mon père est là. Il me regarde. Il sourit.
Chambre d’hôpital. Des tuyaux partout. Des machines qui clignotent.
Il sait qu’il porte une couche, papa. Il sait qu’il se chie dessus. Mais il s’en fout. Il perd la tête, mélange les époques, ne sait plus quel âge il a, ni ce qui est normal ou pas. Il demande « Et toi, qui est-ce qui change ta couche ? » Je déglutis bruyamment. « Personne, papa. Pour l’instant, j’arrive à la changer toute seule. » Il hoche la tête. « C’est bien. »
À quoi bon lui dire la vérité ?
Il pèse trente-huit kilos, son pouls est à cent-dix en permanence, le cœur sur le point de claquer comme un vieil élastique. Les poumons foutus. L’œsophage aussi. On lui balance une soupe hyper protéinée par sonde gastrique toutes les douze heures, son cerveau se noie, ses jambes tressaillent, mais ne pourront plus jamais le porter. Il a soixante-six ans dont pas loin de cinquante d’alcoolisme.
Il tient sa poche d’urine sous la main droite. J’ai essayé de lui enlever tout à l’heure, pour la raccrocher sur le bord du lit, là où elle doit se…”

DISSONANCES #22 | RITUELS
Les petites choses

“Les petites choses qui se glissent sous la peau des jours, celles qui démangent la pensée puis qu’on oublie, celles qui bourdonnent des histoires dans notre sommeil et qu’on chasse au matin d’un revers de main, qu’on noie dans le café, le boulot, la liste de courses, la mousse à raser, le rimmel, les idées noires, les tartines de pâté.
Les petites choses qui battent des ailes à l’intérieur de nous, qui cherchent la lumière, qui cherchent une issue, qui s’affolent dans notre corps-prison. On les sent là, qui rampent et volent et tissent leur toile dans les recoins.
On ne s’inquiète pas plus que ça. On les écarte d’un coup de balai. On se dit qu’elles finiront bien par crever. On suppose qu’on leur survivra, qu’il suffira d’un coup de talon pour les écraser. On croit les enfumer avec nos petits rituels quotidiens. Parfois, on pense s’en être débarrassé pour de bon. Et puis un jour ou l’autre, ça...”

DISSONANCES #19 | IDIOT
Le gars assis à côté de moi dans l’Eurostar

“London St Pancras. Il est fenêtre. Je suis couloir. L’accoudoir baissé entre nous comme une petite frontière. Les regards qui se croisent en terrain neutre. Sourire poli. On échange quelques mots. En anglais. Puis je réalise en le voyant lire l’Équipe, qu’il est français. Il devine, au titre de mon bouquin, que je suis française. Alors on laisse glisser un…”

DISSONANCES #18 | ENTRAILLES
Détricoter mes entrailles

“J’ai pris l’aiguille à tricoter et je suis allée m’enfermer dans la salle de bain.

Au planning familial, il n’y avait pas de pochette surprise avec la solution à mon problème. Fallait venir avant mon petit, m’a dit la grosse dame. Son regard triste, perdu très loin derrière d’épaisses lunettes. On t’aurait prescrit la pilule sans que t’aies rien besoin de dire à tes parents. Sans que ça te coûte un centime.

Je suis restée assise là, à chialer comme un gant de toilette mal essoré. Des litres de larmes crasseuses. Une flaque de douleur grise.

Pour l’avortement, je peux t’expliquer comment ça se passe. Mais pour l’hôpital, faudra que tes parents soient là. Qu’ils signent les papiers. Sans ça, ils feront pas l’ivg. T’es mineure, tu comprends ! ? C’est la loi. Parfois les lois, c’est mal fait. Et nous, on essaye de notre mieux, il arrive qu’on contourne les obstacles. Mais là, désolée mon petit, on peut rien faire. Fallait venir avant. On t’aurait prescrit la pilule…

Elle a sorti de son tiroir une tige longue et fine. D’…”