BELLEVEAUX Jean-Christophe (extraits)

DISSONANCES #32 | NU
Le trouble
« Singapore Sling cocktail glacé au retour du bowling / L’orage quotidien d’équateur enfle sûrement dans l’air / Au dortoir du sixième étage la moiteur a pris le linge / Cinq dollars pour un lit / Quelqu’un dort qui doit être une femme / Des plaques de crasse sur sa peau de rousse / Les joues creuses les bras troués
Il avait écrit cela au retour. Une fois le voyage digéré. Il pouvait le relire sous l’éclairage direct de la lampe de bureau, comme s’il se fut agi d’un poème étranger ; de quelqu’un d’autre, celui qu’il avait été à ce moment-là, dans le dortoir de Singapour, avec ses placards métalliques qu’on fermait au cadenas. Il faudrait qu’il cherche des photos, pour convoquer ces instants-là, en quelque sorte attiser… Bencoleen Street. Immeuble avec ascenseur. En panne les trois quarts du temps. Singapore Sling – gin, cherry, jus d’ananas, citron vert – pour incendier la mèche qui passe dans les membres, la nuque, la tête. Pantalon qu’on désignerait volontiers par un pluriel pour faire plus britannique : des pantalons de fil grège, avec pinces et revers ; avancer d’un pas conquérant dans les incroyables corridors de l’hôtel Raffles… Il portait des pantalons clairs, larges, au pli strict, aussi une... »

DISSONANCES #31 | DÉSORDRES
Karl Marx ne m’est d’aucun secours
« torsion sont-ce encore bras visages dans les couloirs sortilèges marmonnés ah couloirs pour un lent glissement Cronos ricane c’est un endormissement l’hôpital prend tous les muscles la pensée elle-même simulacre paralysé liquéfié suis-je autant que le sont les autres pour moi énigmatique inquiétant dans le très faux repos
le pire des supplices l’éternité à traîner des pieds dans corridors circulaires l’éternité pareillement circulaire où l’on croise les mêmes gueules ravagées la fatigue de vivre l’incessante soufflerie des âmes et des machines à ventiler comment arrive-t-on à couturer la minute précédente avec la suivante syncope
dehors replie ses ailes j’attends le toboggan du sommeil finies les images j’attends le poids des couvertures sur la presque mort de longs clous fichés dans les os torsion de ça mal dit le froid prend d’abord les mains on voudrait s’étrangler avec ses propres nerfs sale tricherie de littérature plutôt une doucereuse pulvérisation je ne fais défaut qu’à moi-même j’y vais
couloirs répétés pleurs et cris couloirs indifférents cigarette l’attente du... »

DISSONANCES #30 | QUE DU BONHEUR !
La trajectoire du papillon
« Le mot qui dit la chose la sort de l’indistinct, la désigne dans son existence reconnue. Je me l’approprie. Dans le même temps, la nommant, je l’accouche et m’en éloigne définitivement. Je ne sais pas. La poésie serait le chemin qui serpente entre ces incertitudes, un point d’interrogation.

Un coq.
Chante à la lune,
à la nuit tropicale,
à son plaisir d’être coq.
Trois heures du matin :
ma fatigue relie l’Asie et moi et le cosmos.

la pluie
( c’est le poème )

j’avais suggéré ce… »