FONDEVILLE Lionel (extraits)

DISSONANCES #29 | DISGRESSION
Mendelson me regarde
« Je ne veux pas mourir. Bordeaux, septembre 1997. Le parquet de l’appartement, le soleil par la fenêtre, la platine CD Sony. Parmi les titres d’une compil de rentrée, une chanson réelle. Mon réel de lotissement, d’étrangeté ordinaire est dans cette voix, dans ce texte, dans les sons qui s’y enroulent. Attendue plus de vingt ans, présente comme un être vivant qui aurait la gueule de la mémoire, des interstices, des devantures de magasin, des couleurs de carrelage, des camarades de classe dont le visage nous hante mais dont on a oublié le nom. Une chanson pour tordre le présent et le tisser avec les poussières collées aux chaussures, même quand elles sont neuves. La voix est pour les instruments et les instruments pour la voix, rare en France chez les fabricants de chansons. Une voix ensevelie, qui survit à son… »

DISSONANCES #25 | LA PEAU
Peaux des naissances
« L’embryon vient par feuilles. D’abord deux : peau et système nerveux / cœur et viscères. Puis s’intercale une troisième feuille : squelette et muscles. Feuilleté, le corps porte jusqu’au bout ce geste pâtissier cent milliards de fois répété, clou enfoncé tant et tant, hybride à la fin, calé au plus ultra. Pure énergie vol au vent, parfait pour la route du temps, le contact leur sera toujours problème, le toucher douleur. Certains chercheront dans la lutte gréco-romaine le remède à ce mal d’être touché. Empoignant un corps des années durant pour lui faire rendre grâce, viendra un moment où leur propre corps les empoignera et les plaquera au sol. Certains demanderont l’amputation de leurs mains pour tuer le désir, mais les extrémités fantômes migreront vers la langue, où les terminaisons nerveuses concentreront tous les pouvoirs de la… »

DISSONANCES #23 | SUPERSTAR
Superstore

« Superstore, leader mondial du store.
Je m’appelle Jean-Claude Thuret. J’ai créé mon entreprise dans un garage en 1974, et voilà. Trente huit ans plus tard, 80 % des stores vendus en Europe, et 60 % aux États-Unis sont des stores Superstore. Depuis deux ans, on attaque l’Afrique et le Moyen-Orient. Pas facile. À côté, la Roumanie des années quatre-vingt-dix, c’était l’Eldorado. Tous les anciens du P.C. roumain, tous les nouveaux riches voulaient du Superstore à leurs fenêtres. J’ai vu des gars percer des fenêtres supplémentaires aux murs de leur maison pour installer des stores Superstore. Certaines maisons se sont écroulées. Plus assez de murs.
Le store, c’est l’alliance de l’art, de la technique et de la science. L’objet doit s’intégrer à l’architecture existante, mais aussi tenir compte de facteurs tels que la rotation de la Terre, l’inclinaison du soleil sous nos latitudes, le degré d’acidité des pluies, le trou de la couche d’ozone… Store à manivelle pour les nostalgiques, store électrique, électronique (qui s’adapte à l’ensoleillement), à télécommande, à... »

DISSONANCES #22 | RITUELS
Vies incertaines et petites morsures

« Certains arrachent avec les dents de petits morceaux à la peau de leurs doigts, visant surtout les pouces près de l’ongle, et ne s’arrêtent qu’au sang. Pendant la douleur brûlante, ils regrettent d’en être arrivés là, ignorant comment faire pour détourner autrement un flux qu’ils ne savent pas nommer, que d’autres nomment pour eux : anxiété, stress, névrose, syndrome post-traumatique, etc. Mais parmi ceux qui pratiquent cette étrange automutilation, quelques-uns notent l’extrême dissociation entre les accès de la manie et leur état général du moment. Une période sans événement stressant peut aggraver l’autogrignotage, une succession de situations pénibles peut s’en trouver dénuée. Et inversement. C’est comme si une autre vie se déroulait au-delà du conscient et de l’inconscient, comme si hors de tout regard possible, dans l’inatteignable absolu, une histoire était racontée dont la peau, emblème étanche et poreux, trahissait la présence.
Cette intime anthropophagie se ramifie en deux branches. D’un côté, on trouve... »

DISSONANCES #20 | MAMAN
Mon cul c’est de la porcelaine 
« Je vois maman. Elle est seule, nue, à plat ventre sur la moquette. Elle lèche les fibres, les arrache avec ses dents les mâche les déglutit en râlant. Ses mains frottent la moquette, on dirait qu’elle va s’envoler, on dirait un avion incapable de décoller. C’est ainsi que maman est fécondée, ainsi que je suis conçu. Mon père c’est la moquette, ce sol et cette maison. Moins d’une semaine plus tard, je nais dans un avion souvent piloté par maman pour aller chercher des héliotropes au Japon afin de les vendre au marché des Capucins. Un avion avec moteur diesel, qui vole et atterrit en silence. Maman possède une âme de patriarche mais elle ne peut malheureusement pas exercer ce talent puisque sa solitude est totale. Avec maman, je vais souvent à l’orée des bois pour entendre chanter les oiseaux, elle et moi main dans la main. Nous n’entrons jamais dans la forêt, le loup est toujours le loup. Le coucou tête sa mère et fait coucou pour avaler le lait. Je l’entends depuis l’orée, je fais coucou avec maman. Coucou coucou. On répète on se décale on se recale. Coucou coucou couc ouc ou ou c c cou. On saute sur place pour faire descendre le repas de midi. Maman m’a emmené au restaurant et j’ai pris… »