BERETTA Luna (extraits)

DISSONANCES #37 | IMPUR
Chair avariée
“Il y a ces putains de flashs qui surprennent tout au long de la journée. La nuit c’est pire encore ; la nuit, c’est toujours pire. Le pouvoir du cerveau c’est sentir des brûlures même quand rien ne touche la peau. Le pouvoir du cerveau c’est ressasser infiniment les souvenirs qu’on voudrait faire crever. Juste. Faire. Crever. Non, les épreuves ne nous rendent pas plus forts. Non, haïr n’est pas une manière de se sentir en vie. Il aurait fallu que ça donne de la force mais ce n’est pas vrai. Ce qui est vrai c’est que pleurer toute la journée fatigue mais ne soulage pas. On se dit tiens, ça part de moi, ça coule, ça s’expulse, mais ça ne soulage pas. On ne vide pas ce qui est dépeuplé. Tout ce qui coule, c’est du faux, du chiqué, c’est que du rien qui dégouline et ça n’existe pas. Le pouvoir du cerveau c’est aussi tenailler la colère et la plaquer contre soi pour se faire très très mal. La colère, c’est pas qu’une boule dans le ventre, ça peut éclore partout tout le temps et des fois c’est gluant. Il y a ce doigt tapoté, rien que ça me ramène aux dents sur mon index. La douleur de mon cou sous ses mains. La pression de ma chaussure sur l’astragale, c’est ses orteils qui appuient pour entrouvrir mes jambes. Mes seins, je les sens tout le temps, ils pèsent trop lourds comme les…”

DISSONANCES #34 | TRACES
Victime

“De la pointe du couteau, je soulève un morceau de mozzarella sans oser relever les yeux. Un voile trouble me fait voir grossièrement la pizza, par couches de couleurs – vert basilic, rouge tomate ; ce doit être l’alcool car je ne pleure pas. Sachant déjà qu’il est trop tard, j’hésite à parler. Son regard au moment où j’ai prononcé le mot : rétractation du cerveau, corps qui se contient, tout son organisme agité de pourquoi, soubresauts de violence, j’ai plongé dans l’assiette parce que je regrettais de lui avoir dit, parce que je savais que s’étaient imprimées sur ma face les lettres de VICTIME, et qu’elles clignoteraient désormais chaque fois qu’il me verrait. Me revient ce jeu à la con où on colle une étiquette sur le front de son voisin. Je m’excuse et il se lève, fait le tour de la table pour m’étreindre ; je n’en ai pas envie et pourtant je ne fais rien, le laisse m’envahir et me clôturer avec affection. Il n’y a pas que ses bras qui m’enferment : je contemple son esprit me circonscrire sans aucune pudeur. Il faudrait en dire bien plus – il aurait fallu se taire. Le nez collé à…”

DISSONANCES #31 | DÉSORDRES
Hors d’usage
“X se lève. Il pousse un grognement, manque de me marcher dessus et arrive finalement à m’enjamber sans me faire trop mal. J’ai la bouche pâteuse, collée, je ressens ma mauvaise haleine comme si elle se diffusait dans mon corps tout entier. Je bouge un peu, j’ai mal à la hanche, je ne vois aucune raison à cette douleur. J’ai très soif, pourtant je sais que l’eau passera mal. J’entends X remuer dans la salle de bains, il fait un bruit d’enfer, je me demande vraiment ce qu’il fout. Il veut tout péter ou quoi ? Je l’entends se moucher, et il n’arrête pas. C’est comme s’il se mouchait dans mon oreille, il fait un putain de boucan, je ne pensais pas que quelqu’un pouvait sortir autant de choses de son pif, ça m’énerve vraiment, j’aimerais me rendormir et ce bruit m’obsède. J’ai carrément envie de lui hurler « Ta gueule », mais j’ai pas la force. Et de toute manière, je le connais, il s’arrêtera pas pour si peu.
Je cherche mon portable. Il y a plein de bordel autour du pieu. Je touche un truc visqueux, inidentifiable. À côté, mon téléphone. Heure : 15h37. Pas de nouveau message. Les rideaux sont fermés. Faudrait les ouvrir pour voir un peu la lumière du jour, il fera...”