BERETTA Luna (extraits)

DISSONANCES #34 | TRACES
Victime

« De la pointe du couteau, je soulève un morceau de mozzarella sans oser relever les yeux. Un voile trouble me fait voir grossièrement la pizza, par couches de couleurs – vert basilic, rouge tomate ; ce doit être l’alcool car je ne pleure pas. Sachant déjà qu’il est trop tard, j’hésite à parler. Son regard au moment où j’ai prononcé le mot : rétractation du cerveau, corps qui se contient, tout son organisme agité de pourquoi, soubresauts de violence, j’ai plongé dans l’assiette parce que je regrettais de lui avoir dit, parce que je savais que s’étaient imprimées sur ma face les lettres de VICTIME, et qu’elles clignoteraient désormais chaque fois qu’il me verrait. Me revient ce jeu à la con où on colle une étiquette sur le front de son voisin. Je m’excuse et il se lève, fait le tour de la table pour m’étreindre ; je n’en ai pas envie et pourtant je ne fais rien, le laisse m’envahir et me clôturer avec affection. Il n’y a pas que ses bras qui m’enferment : je contemple son esprit me circonscrire sans aucune pudeur. Il faudrait en dire bien plus – il aurait fallu se taire. Le nez collé à… »

DISSONANCES #31 | DÉSORDRES
Hors d’usage
« X se lève. Il pousse un grognement, manque de me marcher dessus et arrive finalement à m’enjamber sans me faire trop mal. J’ai la bouche pâteuse, collée, je ressens ma mauvaise haleine comme si elle se diffusait dans mon corps tout entier. Je bouge un peu, j’ai mal à la hanche, je ne vois aucune raison à cette douleur. J’ai très soif, pourtant je sais que l’eau passera mal. J’entends X remuer dans la salle de bains, il fait un bruit d’enfer, je me demande vraiment ce qu’il fout. Il veut tout péter ou quoi ? Je l’entends se moucher, et il n’arrête pas. C’est comme s’il se mouchait dans mon oreille, il fait un putain de boucan, je ne pensais pas que quelqu’un pouvait sortir autant de choses de son pif, ça m’énerve vraiment, j’aimerais me rendormir et ce bruit m’obsède. J’ai carrément envie de lui hurler « Ta gueule », mais j’ai pas la force. Et de toute manière, je le connais, il s’arrêtera pas pour si peu.
Je cherche mon portable. Il y a plein de bordel autour du pieu. Je touche un truc visqueux, inidentifiable. À côté, mon téléphone. Heure : 15h37. Pas de nouveau message. Les rideaux sont fermés. Faudrait les ouvrir pour voir un peu la lumière du jour, il fera... »