Coup-de-cœur de Nicolas LE GOLVAN pour Please de Derek MUNN
DISSONANCES #50

« Je ne suis pas poète » m’a un jour avoué Derek Munn, sans modestie, comme un usurpateur de langue française, comme l’imposteur littéraire que nous sommes tous. Please sonne a priori telle une imploration. Et puis on lit, on entre dans un monde âpre où veille une sorte de colère désillusionnée à dire le réel : « c’est si vaste les jours où je n’ai pas vécu », « énigme ce caillou / enrobé de la main / chocolatée / d’un enfant ». Derek est tel que je me l’imagine, forceur, voleur du grand feu, moi aussi. Je le connais à peine et le connais ici mieux que lui-même : c’est un luftmensch, un de ces funambules du temps fini, dont on se saisit avec rien, justement (« je vous apporterai de l’eau / le passé qui dure / c’est le présent ») ou avec une presque naïveté nue (« banal chaque voyage finit au même endroit / ce matin ensoleillé est une nuit ailleurs »). Mais soudain, la mort qui rôde sur le quotidien le plus trivial devient, par saillie, cosmique, et retombe sûrement : « ce n’est rien cette poudre douce cette bonne blague / cette grande réduction le vent en fait un nuage / méprisant ces particules mortes comme un jeune univers / haussant les épaules après son big-bang ». Derek est cet anglophone accoucheur de notre langue commune, aussi et mieux embourbé que beaucoup sur ce chemin déceptif du langage (« comment le dire ce bleu lapis / confiné dans un tableau / que je n’aime pas ») qui ne s’appelle rien moins, Derek, que la poésie, cette « tranquillité ambiguë ».
Si Derek n’est pas poète, sa poésie engendre une langue : « tu vois ce que je veux dire / il me manque souvent / si tu le trouves / tu me le diras n’est-ce pas » et comme E. E. Cummings (1894-1962) je lui réponds : « Yes is a pleasant country… »
éd. Aux cailloux des chemins, 2022
74 pages
12 €