Regards croisés sur Nihilium de MIRWAÏS
DISSONANCES #51

Antoinette BOIS DE CHESNE :
Tout le monde n’est pas Burgess
Si je puis être d’accord jusqu’à un certain point avec la thèse qu’expose l’auteur dans son avant-propos (« Comme toujours avant l’avènement d’un monde autoritaire, [quoique, ici, je modifierais : avec et non avant (comme l’a magistralement démontré le très grand Victor Klemperer à propos de l’intoxication de la langue allemande par le nazisme)] un nouveau langage s’est brutalement [que nenni : insidieusement conviendrait plus justement (toujours Klemperer : Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, elles semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir)] imposé. Et il s’est ensuite fragmenté en une infinité d’argots, de jargons techniques et de sociolectes [et avant cela, en perversité des médias marchands qui accomplissent l’inversion du langage (ce que Debord avait pressenti : Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. Thèse n° 9)]. C’est le dernier stade avant la disparition du réel. [le terme « réel » est en lui-même sujet à caution, comme le philosophe Clément Rosset le souligne : […] le réel n’est admis que sous certaines conditions et seulement jusqu’à un certain point : s’il insiste et se montre déplaisant, la tolérance est suspendue.] ») je ne suis absolument pas convaincue par la forme : à la grande différence de l’invention magistrale du Nadsat de L’orange mécanique de Burgess, jargon imagé que le lecteur apprivoise au fur et à mesure, le style de Nihilium tout en singeant l’oralité par son rythme et ses prises à partie du lecteur – le récurrent et inclusif « T’as capté ? » – finit très vite par l’exclure… et moi avec.
Jean-Marc FLAPP :
Chien de la casse (du siècle)
C’est un foutu branleur et une pure tête à claques, ce Jean-Marie Nihilsky (qui se fait appeler Juan parce que « Juan Nihilsky, ça claque dans le game » alors que Jean-Marie c’est « la hchouma totale ») : brillant et cultivé, lycéen à Montaigne et black bloc à ses heures, sûr de l’impunité que lui assurent ses quinze ans et le pouvoir qu’il a sur ses parents bobos (bien têtes à claques aussi), il s’aime comme un fou et a tous les culots, un goût immodéré pour la frime, l’embrouille et (plus que tout) le chaos, tout cela enrobé dans une wesh attitude limite ridicule (vu où il est né et vit) qui se traduit ici (puisque c’est lui qui narre) en une loghorrée passablement cinglée parfois à la limite de l’incompréhensible pour le boomer moyen (« zassé dans l’krovtche, comme un vechny toltchok sans pouvoir faire ni cheep ni beep ») mais très vite on s’y fait (voire mieux : on se réjouit de telle malséance (et telle drôlerie) dans un champ littéraire si sage trop souvent) et on n’a plus alors qu’à se laisser porter par le flux effréné de cette épopée à clef (on y croise Benalla, Macron, Onfray et d’autres, tous à peine masqués) qui, au-delà des exploits (si on peut dire ça comme ça) d’un Gavroche/Rastignac version 2.0 sans aucune perspective sauf celle de sa survie et donc sans foi ni loi (« La traîtrise, c’est du fun »), dresse le portrait flippant d’un monde contemporain qui a tout d’une jungle où l’incendie fait rage qui va tout mettre à bas.
Bref Mirwaïs nous tend là (comme il l’a fait déjà dans My Generation (clip à (re)voir absolument !) mais sous forme cette fois de bouffonne confession d’un barbare du siècle) un miroir visionnaire autant qu’impitoyable, glaçant et réjouissant.
Côme FREDAIGUE :
Électricité du désastre
L’ex-guitariste de Taxi Girl signe avec Nihilium un livre qui fait l’effet d’une décharge à haute tension. Traversée d’un Paris en surchauffe industrielle, le roman ausculte la figure de Juan Nihilski, incarnation borderline d’une jeunesse post-politique, piégée entre pulsions incendiaires, vide algorithmique et arcanes opaques du pouvoir. Écriture cut-up au tempo effréné, télescopage de verlan, d’abréviations SMS mâtiné d’italien propulsent le lecteur dans une expérience immersive, un état de saturation hypnotique : « Ça créait de belles images, ces Molotov, surtout dans la nuit. »
C’est hélas le seul véritable intérêt du roman. L’intrigue, limitée au strict minimum fait office de portant à slogans désabusés, avec une surenchère de cynisme dandy qui finit par lasser : « Maintenant je tape dans du Gucci new style, paraît que ça fait rebelle goth de la moda. » Les personnages, réduits à l’état d’ombres ou de marionnettes idéologiques, s’effacent derrière la logorrhée nihiliste du narrateur. À force de scruter le vide, le texte s’y dissout, happé par son propre vertige.
Reste une ambiance de fin de soirée trop longue sous néons clignotants, celle d’une époque décadente où les repères intimes et collectifs se sont effondrés, comme une boucle synthétique lancée plein pot sur une sonorisation fatiguée : « tous les gentils du peuple bienveillants, ils sont submergos par le torrent de merde balancé sur leurs têtes, et ils oublient jusqu’à leurs propres prénoms. Ça aussi, c’est un atout de la democratia. » C’est dans ce monde à bout de souffle que Nihilium trouve paradoxalement sa propre vérité même s’il en est davantage le symptôme que la représentation.
Julie PROUST TANGUY :
Adolescence mécanique
Juan Nihilski, scolarisé au lycée Montaigne, lecteur de Nietzsche, dealer, casseur, antifa, aime jongler avec les étiquettes et avec le langage. Il est linguistiquement pétri par les réseaux sociaux, la philosophie telle qu’on pense la comprendre à 15 ans, les buzzwords des technocrates et l’adolescence telle qu’elle est fantasmée par son auteur (« en quelques mois, j’ai mytho à mes darons que je veux devenir politikon, mais qu’il faut aller vite, pas le temps de faire des uchilki à la schola ») qui veut upgrader Burgess à la sauce gauche caviar.
On ne peut qu’acquiescer au portrait du délitement de la société, à l’absence morale du cirque médiatico-politique, à l’apparition presque inéluctable d’une violence générée par un vide existentiel effarant, autant de thèmes qui ont déjà été judicieusement explorés par des auteurs comme Chuck Palahniuk ou Irvine Welsh.
Mais la langue artificielle, déconnectée des adolescents qu’elle prétend faire résonner, finit par lasser par ses efforts pour aura-farmer de la jeunesse (« Wallah ! Je me réveille d’un coup, avec un gros dégoût en moi, viddying bien ce que j’ai gobé »). Elle ne repose que sur des clichés, mal digérés par un regard qui n’en saisit que des bribes, et ne retranscrit en rien l’inventivité du verbe adolescent contemporain. Elle n’est qu’un argot recomposé, qui peut paraître inventif pour des adultes ne travaillant pas avec des jeunes, mais qui est en réalité complètement dépassé par leur modernité.
éd. Séguier, 2026
192 pages
19,50 €