LORIN Matthieu | Cartographie d’une rancune

Coup-de-cœur de Tristan FELIX pour Cartographie d’une rancune de Matthieu LORIN
DISSONANCES #50

L’histoire personnelle de Matthieu Lorin s’estompe ici pour s’incarner comme un ongle coupé à ras dans un verbe des plus ardents. Chaque court poème, perché en haut de page et paginé par le nombre de pas pour maîtriser sa rancune, électrocute. « Me lever avec la violence plein les poches », tel est le programme à 0 pas. « Faire de mon corps un pont qui n’a pas sauté » permet aussi de cartographier l’espace mental, d’en cerner les zones minées, de faire des regrets et rancunes un combustible – « ma peau est encore chaude, trouée par les mots » – qui, en se refroidissant, offrira ses gemmes au lecteur qu’il implique : «  Mais dites-moi, où sont passées mes paroles qui avaient le goût de l’incendie ? » L’humour d’humeur noire est là qui guette pour se fustiger soi-même : « la colère se pend à mon cou comme une fille ce soir. » Ce recueil, plus acide que les précédents, concentre sa rage : « Une syntaxe, ça doit écarter les vertèbres. » On comprend qu’une telle poésie performative n’est pas faite pour bercer mais pour prendre feu, abolir son ire dans sa profération. Littéralement le je devient écriture. Truisme ? Non, écriture-révolver qui ne manque jamais sa cible : «  Un crayon dans une carcasse qui penche, voilà ce que je suis. J’oublie la rue et les rêves. Je vise la nuque », fût-elle celle du poète lui-même, dont le désir de vengeance transmue son amertume en jeu d’enfant adulte avec la mort. Cédric Demangeot est cité, certes, mais songeons à l’auteur lui-même dont l’écriture est un concentré métaphorique en fusion. Au 8820ème pas, le recueil sera camisole de souvenirs, coffre-fort dont chaque poème scelle la combinaison de vestiges d’enfance – alors qu’une issue par l’indifférence nous est proposée.

éd. de La Crypte, 2025
80 pages
15 €