LE RESTE-JULIARD Arthur (extraits)

DISSONANCES #42 | CHAMPAGNE !
Les draps sont froids, et la fête est finie

« La sueur autrefois tiède qui imbibe les draps les rend froids, collants et lourds. Sur la peau de Chloé ça fait comme une autre peau plus aliène qui l’étouffe : comme une peau de grenouille qui, n’étant pas la sienne, la bride et, en un sens, la menace. Elle bouge, contre la désagréable membrane, et se rappellent à ses muscles la fatigue et les restes d’alcool – très certainement, elle n’est pas bien réveillée. Autour d’elle, dans la nuit claire et sans poids des déjà-midi où l’on dort encore, ça suit l’exemple des charognes : ça pue et ça se tait.
La chambre de Chloé lui apparaît sordide : les relents frelatés de la fête partie acèrent par contraste le silence des lieux, et les murs gris et nus n’ont rien à raconter si ce n’est par les tâches qu’on a pu y laisser. Par extrapolation, l’appartement tout entier – et par-delà, le monde – prend des allures sinistres de baraque déserte. Cet univers d’un triste genre, Chloé ne veut pas l’affronter tant que la gueule de bois persiste : elle restera au lit, même dans les draps mouillés.
Sans trop aimer ce geste, qui ne dit pas grand-chose, elle se love comme elle peut contre le grand corps chaud étendu près du… »

DISSONANCES #40 | CONFLITS
Blockhaus Babylon

« Le salon, malgré tout, était d’un confort raisonnable ; son aménagement conservait l’élégance normée des intérieurs d’aristocrates. Le papier peint était brun chocolat, avec un imprimé floral d’un ocre plus pâle. Il y avait du parquet – de longues planches très fines, très légèrement patinées ; des lattes de bois jeune, très légèrement élastiques sous la pression du pied. Il y avait aussi un tapis raisonnablement plus coloré que le reste, assez épais. On avait posé le piano sur le tapis – ainsi, moins de marques sur le parquet. Aussi, une table basse en ivoire végétal, à plateau ovale. Dessus : un cendrier (en céramique, couvert d’un émail bleu roi, assez mat), trois verres (même forme, contenus différents – l’un d’eux est en fait vide), un vase gris où trempaient deux tulipes d’un jaune très pâle. Un canapé en rotin, couvert de coussins en mousse rigide, dans des taies de lin teintes en magenta. Deux fauteuils identiques, et un tabouret de bar dont on avait raccourci le pied.

C’est une vaste plaine avec un horizon de petites collines très peu boisées. La terre y est couverte de cendres d’un gris plutôt neutre, sans vraie nuance et anonyme. (Une vaste… »