Coup-de-cœur de Julie PROUST TANGUY pour Yellowface de Rebecca F. KUANG
DISSONANCES #50

Quand la talentueuse Athena Liu s’étouffe devant son amie, June Hayward, laissant derrière elle un manuscrit inédit, cette dernière n’hésite pas longtemps à se l’approprier. À elle les grands prix littéraires, les adaptations Netflix, les lecteurs énamourés et les millions de droits d’auteur : sa carrière d’autrice ratée va prendre fin. Peu importe s’il faut pour cela affronter les accusations de plagiat et d’appropriation culturelle, déjouer les mécaniques retorses de l’édition américaine et du bad buzz cybernétique…
Thriller psychologique, Yellowface saisit l’absurdité de l’industrie littéraire américaine et de la cancel culture, les déviances kafkaïennes des réseaux sociaux et la disparition de la création littéraire au profit de la publication de projets financiers soigneusement calibrés pour répondre à l’air du temps. Si on pourrait reprocher à l’autrice de proposer, elle-aussi, de manière méta, un page-turner bien calibré, il n’en demeure pas moins que ce récit à la morale grisâtre frappe juste : « Soyez publié et, soudain, écrire devient une question de jalousie professionnelle, d’obscurs budgets de marketing et d’avances qui ne se comparent pas à celles de vos confrères. […] Marketing et publicité vous obligent à distiller plusieurs centaines de pages de réflexion soignée, nuancée, pour obtenir de mignons éléments de langage de la taille d’un tweet. Les lecteurs infligent leurs attentes non seulement à votre histoire, mais à vos opinions politiques, votre philosophie, votre position éthique sur tous les sujets. C’est vous, pas votre oeuvre, qui devenez le produit. »
traduit de l’anglais (États-Unis) par Michel PAGEL
éd. Ellipsis, 2024
352 pages
18,90 €