DISSONANCES #51 | BIZARRE
Mâcher
« Je coupe la viande. Je pique. Je porte à ma bouche. Le morceau est chaud, une chaleur d’animal cuit qui se pose sur la langue. Je ferme les mâchoires. Le bruit est là, ce bruit de toujours, mat, mouillé, le bruit que je fais depuis que j’ai des dents et que je n’ai jamais écouté.
Et quelque chose ne revient pas.
Ce n’est pas le goût. Le goût est là, il fait ce qu’il fait, salé, un peu de gras qui tapisse, le fer discret du sang cuit. Ce n’est pas la texture, je sens les fibres qui résistent entre mes molaires, qui cèdent, qui se défont en filaments que ma langue rassemble. L’odeur monte dans l’arrière de ma gorge, cette odeur de dedans, de cavité, de viande et de salive mêlées que personne ne sent jamais parce que c’est soi. Tout fonctionne. Tout est en place. Mais le geste, le geste lui-même, je ne le reconnais plus. Comme un mot qu’on répète jusqu’à ce qu’il perde son sens. Mâcher. Mâcher. Je mâche et je ne sais plus ce que c’est. J’avale.
Je recommence. Je prends un autre morceau. Je le pose sur ma langue. Ma langue. Un bloc de chair rose qui vit dans ma bouche depuis que… »