DISSONANCES #51 | BIZARRE
Manteau sans épaules
« Le robinet coule. Mes mains sont dessous. L’eau les traverse sans les mouiller – je le sais, je ne le sens pas. Une main qui ne sent plus l’eau est une main de cire posée sur une autre main de cire. Le miroir me rend un visage. Je le regarde comme on regarde une photo d’inconnu trouvée dans un tiroir. Les yeux sont bien placés. La bouche a la bonne forme. Rien ne manque, et pourtant rien n’est là – un masque cousu à même l’os, si bien cousu qu’on n’en voit plus les fils. Je passe mes doigts sur mes joues et je sens la résistance de la chair, la chaleur tiède que le sang entretient par habitude, mais je ne sens pas la joue. Je ne sens pas ce frémissement intérieur qui fait qu’une joue est une joue et non un morceau de cuir tanné. Le miroir me regarde avec mes propres yeux, et dans ces yeux il n’y a pas de question. Rien ne manque, et pourtant le vide est si plein qu’il déborde, qu’il coule le long de mon cou, qu’il s’infiltre sous mes vêtements, qu’il emplit mes chaussures comme une eau froide qui monte sans jamais déborder.
Je marche dans la rue et la rue me traverse. Les klaxons arrivent en retard, on dirait un bruit qu’on m’aurait raconté plutôt qu’un bruit que j’entends. Le soleil tombe sur… »