ESCALLE Clotilde | Toute seule

Regards croisés sur Toute seule de Clotilde ESCALLE
DISSONANCES #42

Jean-Marc FLAPP :
Fracassés, les violons
Ils se sont aimés autrefois, et d’un amour si fort que leur différence d’âge (vingt-sept ans) ne posait de problème qu’aux plus jaloux des autres dont, tout à leur passion, ils se fichaient alors. Ils s’aiment encore sans doute puisque la perspective de la séparation (rendue inévitable par la fuite du temps) les perturbe tellement, chacun pour ses raisons, chacun à sa façon : il est devenu vieux, faible, mou, décrépit, et elle n’est plus si jeune, ni légère, ni jolie. Ils ont tous les deux peur de ce qui les attend, à court terme soudain, qui est pour lui la mort et pour elle de devoir se débrouiller « toute seule ». Elle le hait maintenant jusqu’à le maltraiter (« les coups comme ça, gratuitement, parce qu’elle se voit le frapper et qu’elle obéit à ses visions ») parce qu’elle a cru en lui sur qui elle a misé sa jeunesse et sa vie, parce qu’elle se rend compte un peu tardivement qu’il n’est pas un artiste mais un banal mortel qui préfigure – atroce – sa déchéance à elle (qui perd déjà ses dents), et lui il la subit parce que, «  maigre et tremblant à ses côtés », il n’est plus qu’« un débris » sans autre utilité que de bénéficier d’une retraite de misère (car ils sont pauvres aussi (et peut-être surtout) et cela évidemment, qui les isole et mine, n’arrange rien à l’affaire), et tout ça pourrait faire un mélodrame bien lourd… mais ce n’est pas le cas (du tout) parce que Clotilde Escalle ne donne aucune leçon, n’essaie jamais de séduire, juste veut dire le vrai : âpre, cru, dur, à cran, son livre coup-de-poing (chacune de ses phrases comme un cri écorché) nous envoie en pleine face, compassionnellement, l’image dérangeante (et ça aussi est bon) de notre finitude, de notre solitude, de notre condition.

Côme FREDAIGUE :
Tenter de dire la misère
Faire exister un personnage, voilà la grande réussite de ce roman. Clotilde Escalle embrasse son sujet sans pudeur ni pathos, tentant de dire l’indicible misère sans esquiver la question de sa propre position vis-à-vis d’une sans dents. Le récit met ainsi en scène, comme anti-modèles, des figures surplombantes d’artistes prétendant conférer à Françoise quelque grandeur. Le peintre et l’écrivain sont de grands pourvoyeurs d’illusions dont le discours séducteur cache mal le mépris : «  Ce genre de balivernes […] pour continuer à rêver sans trop se fatiguer ». Malgré ses marches effrénées pour tenter de s’y soustraire, Françoise ne parvient jamais à s’extraire de sa propre honte, centre d’attraction autour duquel gravite son pauvre destin. Celle-ci s’incruste dans chaque recoin de son univers, faisant d’elle un être abject évoluant dans un décor sordide. « La mâchoire inférieure vidée ou presque, des dents du fond, […] Malgré la main qui cache, elle tente un sourire que ses yeux noirs démentent aussitôt, regard abîmé, vertige dans lequel elle pourrait nous entraîner  ». On frise parfois le misérabilisme (comment l’éviter ?), cela tient à l’ambivalence du projet : recourir à l’artifice du style sans trahir son sujet. Mais la limite du roman fait aussi sa beauté. Les notations descriptives presque naturalistes sont trouées de fulgurances poétiques : « Elle a avalé les ténèbres en pleurant ». En naviguant entre la tentative de dire et son impossibilité, l’écriture parvient à dévoiler la profondeur abyssale de ce terrible personnage, à extraire du néant une parcelle d’humanité : « Elle marche avec tous ces mots inutiles qui lui serrent la poitrine, tous ces mots pour ce pas grand-chose  ».

Ingrid S. KIM :
Sordide et tragique
J’y suis allée un peu à contrecoeur, craignant un misérabilisme en vogue, j’en ressors remuée. Escalle a réussi l’alliance paradoxale de la tragédie – avec toute la dignité qu’elle implique – et du sordide – avec la mesquinerie qu’il sous-entend. Toute seule, c’est l’anti-Harlequin, les ressorts du roman «  à l’eau de nénuphar » saccagés – la jeune orpheline qui fond pour l’ex-cheminot plus âgé, peintre comme son père, et ce qu’il advient des amants lorsque le vieux « lézard » ne bande plus, qu’il perd son autonomie et que la misère n’a plus rien de bohème. Elle, quarantaine abîmée, même plus « assez de dents, du moins les unes en face des autres pour se mordre les joues jusqu’au sang », immature et lucide à la fois, marche. Bercée par ses fantasmes de meurtre, elle marche dans son
bourg gentrifié sur le chemin de Compostelle, évitant d’« aller mesurer sa solitude au bruit des autres » – couple bobo qui toujours revient et n’achète rien, écrivain raté qui ne « passe même pas l’hiver ici. Trop froid, la maison est impossible à chauffer. Il regagne la capitale où, paraît-il, il s’ennuie à mourir » – en ruminant sa haine de lui, l’inanité de leurs ambitions mortes et sa dépendance à la pension du vieux. Elle fait son propre pèlerinage, en allers-retours vains qui la ramènent toujours à l’ex-boucherie qu’ils squattent, où elle le frappera s’il lui dit qu’il l’aime et lui servira le même riz qu’aux chiens, mais où la violence et l’aigreur laissent, parfois, entre deux visites de l’assistante sociale et avant qu’on ne lui arrache son vieux lézard honni et vital, un maigre espace à leur drôle de complicité rancunière – « nous, au moins, on ne picole pas ». Bref, un beau roman.

Julie PROUST TANGUY :
Mordre la misère
Rendre compte de la misère : combien d’écrivains auront échoué à mettre en scène l’univers des sans-dents ? Inventant une langue loin du réel, enfilant les clichés du pauvre vu depuis la lorgnette d’un petit bourgeois se sentant pousser une conscience morale ou s’autorisant à se clochardiser quelques mois pour mieux mettre en scène les aléas de la misère…
Clothilde Escalle échappe heureusement à cet écueil insupportable : en proposant une langue rude mais juste, qui ne cherche pas à mimer atrocement un patois rural sentant le reconstitué, elle croque la conscience pugnace d’une héroïne qui refuse l’atermoiement. Elle évite ainsi d’offrir un énième roman d’un voyeurisme obscène sur la chute inévitable d’une femme qui marchandise son existence pour simplement survivre.
Bouffée par les violences symboliques qu’elle subit et par le matérialisme dégueulasse qui anéantit ses moindres efforts, incapable d’être sauvée par un art approximatif n’offrant aucune transcendance, inapte à trouver les bons mots pour expurger ses idées noires et leur offrir «  une petite pierre tombale faite des jours alignés dans les mots », sa narratrice subira jusqu’au bout le déterminisme social qui la condamne à rester enfermée, seule dans ses pensées, certes, mais imperméable à la condescendance de ses semblables dont la solidarité de façade écœure.
« Qui est-elle, pour qu’on s’y intéresse ? » : peut-être juste une somme de mots « inutiles » « pour ce pas grand-chose » refusant de virer au « conte de fées à la campagne ». Ou peut-être, tout simplement, une héroïne juste, qui sait capter l’air du temps sans le travestir sous des faux-semblants n’ayant de littéraires que la prétention.

éd. Quidam, 2021
212 pages
20 euros