ENRIQUEZ Mariana | Ce que nous avons perdu dans le feu

Coup-de-cœur d’Antoinette BOIS DE CHESNE pour Ce que nous avons perdu dans le feu de Mariana ENRIQUEZ
DISSONANCES #51

Douze nouvelles composées par la très grande Mariana Enriquez, autrice argentine, sorcière du récit et tisseuse de mauvais genre, flirtant avec le quotidien et l’horreur, traquant les angles morts de l’ordinaire : «  Elle se souvenait de choses qu’elle avait aperçues du coin de l’œil. Un truc sur le fauteuil qui ressemblait à une peluche. Toutes les plantes du patio sèches mais plantées dans une terre humide […] comme si quelqu’un ne comprenait pas qu’elles étaient mortes ».
L’écriture débusque l’inquiétante étrangeté de la capitale où affleure la mémoire collective de la dictature, où la cartographie organise les rapports sociaux : transformation de Buenos Aires, dégradation progressive de quartiers peu à peu happés par la misère qu’on ne voit plus, la prostitution, les junkies et les règlements de comptes où les cultes païens réclament encore que sacrifices leur soient rendus (L’enfant sale : «  Il faut connaître le quartier pour en comprendre les règles. »)
L’Hôtel, une ancienne école de police sous la dictature, rénovée en lieu touristique, où les exactions violentes du passé reviennent hanter une certaine chambre, traumatisant deux lycéennes que personne ne croira. Ou encore défonces ordinaires – psychotiques, cocaïne, acide, herbe – au cours des « années intoxiquées » de jeunes filles en dérive. Hommage aux films d’horreur et aux disparitions non résolues (La maison d’Adela : « On est devenu amis avec elle parce que c’était une princesse des bidonvilles, une enfant gâtée […] Mais, surtout […] parce qu’Adela n’avait qu’un bras. »)
Chaque récit, porté par un style sans fioriture, précis et direct, nous embarque jusqu’à l’uppercut final.

traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne PLANTAGENET
éd. du sous-sol, 2017
240 pages
19 €