DE TOLEDO Camille | Si Stefan Zweig pouvait parler


Coup-de-cœur d’Alban LÉCUYER pour Si Stefan Zweig pouvait parler de Camille de TOLEDO
DISSONANCES #51

«  Pour que tu situes ce petit mont des Capucins sur la carte plus vaste de nos drames européens, je te dirai que, lorsqu’on arrive là-haut, on voit Salzbourg, l’endormie ; mais on découvre aussi par temps clair le fond de l’horizon ; et donc la frontière. » Dans cette nouvelle à la deuxième personne, Camille de Toledo amorce par une matinée de pluie et de bourrasques, par un temps de guerre donc, un dialogue avec le spectre de Stefan Zweig.
C’est parce que la relecture du « Monde d’hier », le discours testament de l’écrivain viennois sur la douleur et les regrets de la paix perdue, fait écho aux images de l’offensive russe en Ukraine, que Camille de Toledo interroge la vision hallucinée de Zweig sur ses obstinations pacifistes. En résulte une joute brillante entre l’essayiste « élevé à l’école de la fédération européenne, du débordement des langues et des identités » et le poète inapte à saisir la matière de l’immédiat et de l’inattendu, préférant écrire plutôt que prendre les armes contre l’Allemagne, contre sa langue et une partie de lui-même. Préférant se tuer plutôt que tuer.
« Toi, dis-moi, que penses-tu de ce qui nous arrive, de ce qui a lieu là-bas ? Comment vivre ici alors qu’il y a la guerre ? » À mesure que progresse le jeu de leurs échanges, prend forme chez de Toledo l’idée d’une impatience, ou d’une urgence, à dépasser la position de l’écrivain pour en revenir à l’action et « retrouver un peu de nos sauvageries ». Il faut lire ce petit livre sur «  la lâcheté européenne », celle qui nous conforte dans le déni tant qu’une guerre ne ressemble pas encore à la guerre, tant qu’avant l’embrasement perdure la conviction coupable que des braises peuvent s’éteindre sans avoir été entièrement consumées.

éd. Manuella, 2026
46 pages
8 €