Coup-de-cœur de Jean-Marc FLAPP pour Le pays dont tu as marché la terre de Daniel BOURRION
DISSONANCES #50

« Je ne sais par où commencer, cela remonte au loin, suffisamment pour avoir laissé à quelques décennies tout le loisir de mâchouiller le peu qu’il reste de l’époque et tout autant de nous. » Ainsi s’ouvre ce livre et ces tout premiers mots sont comme le programme de ce qui va les suivre qui sera une descente au fil de la mémoire dans le gouffre du temps et une tentative de reconstitution d’un monde et d’une époque aujourd’hui révolus, et d’une relation, d’une existence aussi, et un rituel magique « puisque c’est seulement à ça que servent les mots, ceux qui les écrivent, parler des morts, les faire vivre, et tous les morts, particulièrement ceux dont personne ne parle plus » car parmi cette foule des déjà en allés flottant vers le néant où ils se dissoudront – c’est d’un ancien ami qu’il est question ici, même si ami, en fait, il n’était pas vraiment, trop tout seul, trop distant, trop à part pour cela et ce depuis toujours et sans doute tout autant par extraction sociale que par tempérament, marginal de naissance, héréditairement, condamné par nature et destin familial à jouer la partition de ces paumés ruraux vivant dans des tanières où personne ne va, dont on a un peu peur et qu’on montre du doigt quand on ne s’en moque pas, et donc garçon discret qui aura voué sa vie à ne pas déranger, ne pas se faire repérer, presque ne pas exister et c’était presque fait jusqu’à ce qu’arrive ce livre qui, porté bellement par une langue organique, palpitante, hypnotique, sans cesse s’adressant à ce fantôme muet (« C’est étonnant, ce vide que tu as su créer »), lui offre nouvelle vie, fût-elle post mortem, et chante l’amitié qui n’a pas trouvé à se dire quand c’était encore temps.
éd. Héloïse d’Ormesson, 2025
128 pages
16 €