BONFILS Cédric (extraits)

DISSONANCES #35 | LA HONTE
L’amour, le poulet et tout ce qui s’ensuit
“À l’aube, plusieurs jambes dans mon lit. Impossible de compter. Elles se débattent comme des poules dans une cage étroite. Le bas de mon ventre, cicatrice illisible. D’ailleurs, une femme, je l’aime encore. Elle dort dans une autre ville, après la mer. Elle aimait beaucoup les chaussures. Ma mère est un magma. Son corps est une larme interminable qui dégouline dans le mien. Mon père l’a tuée sans la toucher. Des pensées. Des insultes. Des prostituées qu’il allait voir sans se cacher. Il est resté libre, mon père. Homicide impuni. Le dimanche avec ma mère je suis sur les lieux du crime. Je crois qu’on a un peu honte. Surtout de ne pas oublier mon père. A chaque fois pour le déjeuner il y a du poulet. Je préfèrerais être dans mon coin sur une île. Un cabanon dans la boue avec vue sur le vide. Je hais la langue de bœuf, je ne me lasse pas du poulet parce que tant qu’il y a du poulet, on ne mange pas de langue de bœuf. Une vieille femme avec une croûte dans l’œil m’a fixé un moment comme un volcan s’éteint. C’était dans la rue il y a quelques minutes. J’aurais voulu une vie de rechange avant d’avoir. Je suis saoul si on me laisse trop et parfois sans. J’allais dire « sans…”

DISSONANCES #31 | DÉSORDRES
Asphodèles
“Tes murs humides. Taches bleuâtres. Comme des veines écrasées dans une flaque de lait. Quinze mètres carrés. Personne d’autre que toi n’entre jamais. Et tu sors le moins possible.

Il y a deux nuits, tu as vu Annabelle, elle marchait vite en pleurant. A quelques mètres devant toi. Elle était encore une inconnue. Elle est tombée. Tu as pensé qu’elle avait glissé. Tu t’es approché d’elle. Tu lui as parlé pour la première fois, lui demandant si elle s’était fait mal. Elle t’a répondu : « Je ne me souviens pas quand je me suis fait du bien. » Elle tenait un livre dans sa main gauche. Elle portait une robe noire jusqu’aux genoux, des chaussures montantes, en toile, d’un rouge éclatant. Elle est restée un moment assise, la tête inclinée vers le sol, ses larmes semblaient couler dans ses longs cheveux, comme la pluie dans les feuillages.

L’électricité coupée dans ton studio. Dernières factures impayées. Partout des bougies. Tu songes parfois à mettre le feu et tu y renonces, parce que l’incendie n’aurait de sens que si tu y restais.

Quand Annabelle a voulu se relever, tu lui as...”

DISSONANCES #27 | ORGASMES
Jouir, tenir

“La nuit se retire
Ton orage de désir insatisfait
Et le mystère de cette hargne haine
Réveillé bandant agité de vertiges et cauchemars
Tes sueurs partout sur l’oreiller la couette
Les murs peut-être humides à force
Le corps flou assemblage comme dans le brouillard de pièces détachées
Combien de fois as-tu cherché dans ton sommeil trituré
une jambe un bras la chair qui manquait
La main sans cesse caresse triste sur ton sexe
Geste mécanique dans l’engrenage de l’angoisse et du réel
Ton caleçon par terre torchon de tes masturbations
Tes yeux rivés sur la violence qui te…”