BERTIN Gilles (extraits)

DISSONANCES #24 | LE MAL
Zone centrale
“Ce bleu fascinait Pierre, au début. Le bleu Tcherenkov. Les mots lui manquaient alors pour en parler. Ma main est froide sur la commande du pont roulant. Il avance à une allure d’escargot, encore une quinzaine de mètres. Pierre est mort cette nuit. Ils ont emporté son corps dans une civière étanche et je suis restée seule, avec son âme et la mienne. Tous deux, nous avons remonté la berge du fleuve dans la nuit blanchissante. Des oiseaux chantaient dans les ramures et d’autres, des oiseaux d’eau à grandes ailes, traversaient le ciel. Je ne reconnaissais rien, je savais tout. La petite chapelle où nous nous arrêtions à vélo. Les trouées sur l’autre rive. Les coudes élimés du chemin, ses fondrières ocre. Puis, soudain, après un bosquet de coudriers, les rangées de barbelés. De l’autre côté, la route de ceinture intérieure et les patrouilles. Puis au loin, mais semblant proches, les coquetiers des quatre tours de refroidissement. Leur lente fumée allégorique d’un temps paisible. À l’entrée, on m’a laissée passer normalement. J’avais mon badge d’agent technique, mon identité de tous les jours – un jour banal pour les gars de la sécurité. Le tourniquet a cliqueté derrière moi avec un jacassement de héron cendré. J’ai badgé aux…”

DISSONANCES #23 | SUPERSTAR
Zone centrale
“T’es mort alors je peux t’écrire, tu liras jamais cette lettre et donc elle t’embêtera pas parce que t’étais comme moi, un grand pudique. Je t’ai aimé en secret, à distance, j’ai jamais cherché à te le faire savoir. Tu m’as rien dédicacé, j’ai pas voté pour toi à la télé, j’ai pas fait le pied de grue devant des hôtels pour être à tes côtés dans une photo. Ce que tu me donnais non seulement me suffisait mais était tellement plus vaste que moi ! J’ai toujours su que je pouvais compter sur toi. J’ai cinquante-sept ans et j’ai seize ans. Quelqu’un a mis Gabrielle. Les enceintes sont le centre du monde. Ta voix me prend, Johnny, comme si j’enfilais un pull à l’intérieur de moi. Un stroboscope cogne la salle, les vagues bleu et rouge des spots me roulent dessus, j’ai très chaud, il y a des odeurs de bière et de sueur et de fumée. Soudain je saisis le sens de la vie et perçois l’endroit précis que j’y occupe. Ça m’est jamais arrivé. J’ai jamais eu des pensées aussi personnelles. Le monde et moi, on a fait qu’un jusqu’alors, mais depuis que Gabrielle a commencé le cordon est coupé. Mes amis dansent, parlent, rient, il y a les tables, les murs, le rideau fluorescent des lumières, les verres et les cigarettes. Et il y a moi qui…”