Regards croisés sur Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? de Pierre BAYARD
DISSONANCES #50

Antoinette BOIS DE CHESNE :
CQFD
Essai brillant en forme de « paradoxe » (du nom de la collection où il a paru chez Minuit) par un écrivain venu d’un milieu « où on ne lisait pas », revanche d’un transfuge devenu professeur de littérature à l’université Paris-VIII, psychanalyste et auteur d’ouvrages de théorie littéraire, ce titre à la forme interrogative est bien loin de celui d’un manuel pratico-pratique du genre « Comment créer son potager en 10 leçons ? » mais se tient sur le fil – celui-là même du coupe-papier qui permettait de couper les pages du livre pour en dévoiler le contenu – d’une leçon à rebours à travers sa bibliothèque vivante et fourmillante, convoquant à chaque chapitre un « grand » auteur – Musil, Valéry, Montaigne, Wilde… – chacun ayant beaucoup glosé sur l’art et la manière de ne pas lire, nourrissant son propre texte de l’absence reconnue du livre lu, autour duquel tourner sans jamais vraiment y entrer mais s’y appuyant nonobstant pour légitimer son écriture ; peut-être qu’il s’agit, à contre-sens, d’une revendication aux lectures oubliées, incomplètes, perdues, reprises, celles-ci composant le patchwork qui tapisse l’intérieur de tout lecteur ?
C’est peu dire que je fais mien l’un des adages qui fourmillent dans ce texte : « Parcourir les livres sans véritablement les lire n’interdit en rien de les commenter », puisque je n’ai jamais réussi à le lire, aujourd’hui comme par le passé où alléchée par le titre insolent comme un merle moqueur, sitôt passée la préface, ma constance se relâche, mes pensées divaguent, la langue me tient roide, ne parle pas à mes neurones miroirs et ainsi je réalise cette chronique sans même l’aide de ChatGPT car la tentation fut grande d’y recourir mais non.
Jean-Marc FLAPP :
Pas lu pas pris ?
Drôle de livre que ce Comment parler […] pas lus ? : drôle au sens d’étonnant par le contraste énorme entre son apparence et la thèse qu’il défend, la première étant celle d’un essai littéraire à l’organisation on ne peut plus carrée (prologue puis trois parties de quatre chapitres chacune puis épilogue et sommaire), basé sur un constat tout à fait pertinent (il est matériellement impossible de tout lire or certaines circonstances peuvent exiger qu’on parle de tel ou tel ouvrage pas lu réellement), posant de vraies questions (à commencer par celle qui est le titre du livre), s’étayant tout du long sur l’analyse pointue d’extraits d’œuvres constituant un corpus épatant par sa diversité, proposant pour finir (en troisième partie) d’excellentes solutions socio-psychologiques pour aller jusqu’au bout de son bluff culturel sans se faire démasquer, tout cela plus vrai que nature dans le genre académique (et donc on s’y croirait)… mais voilà, c’est absurde : toutes ces citations hyper référencées (jusqu’à la page même où on peut les trouver : « 2. Les Essais, II, PUF, 1999, p. 650. ») ne peuvent toutes être là par découverte chanceuse dans des livres à peine lus et de toute évidence cet ouvrage est le fruit d’une vie consacrée à la littérature par un très grand lecteur qui s’est bien amusé à pratiquer le nonsense en prétendant ne pas lire (et en nous y invitant) tout en se délectant de faire la promotion de coups de cœur très bien lus et tout cela est donc également très drôle au sens de rigolo (comme l’annonce d’entrée l’exergue d’Oscar Wilde) et d’autant plus sans doute qu’il est assez probable (et peut-être voulu) que nombre de celles et ceux qui ont glosé sur ce livre ne l’ont pas lu entièrement !
Côme FREDAIGUE :
Libérer le lecteur
Avec Comment parler des livres qu’on n’a pas lus, Pierre Bayard ébranle les fondements de notre piété littéraire. L’originalité de cet ouvrage réside dans le prisme choisi par l’auteur : celui du non-lecteur. Bayard ne se place pas dans la posture du professeur érudit (qu’il est pourtant) mais dans celle de celui qui délaisse l’objet pour privilégier le mouvement. Cette perspective révèle autant qu’elle trouble : ici, le livre n’est plus ce monolithe sacré et intouchable, mais une entité fluide qui ne se manifeste réellement qu’à travers les discours qu’il sécrète. Bayard nous rappelle que nous ne lisons jamais un livre « seul » ; nous lisons une rumeur, une place dans une bibliothèque collective, un écho dans la conversation sociale : « Un livre ne se limite pas à lui-même, il est constitué […] par l’ensemble mouvant des séries d’échanges que sa circulation suscite. »
D’une réelle profondeur théorique, cet essai est servi par une prose élégante et narquoise, digne d’un badinage mondain. On savoure les stratégies de survie du non-lecteur avec un plaisir délicieusement coupable. Ici, l’humour n’est pas un simple ornement, mais le moteur d’un « pas de côté » nécessaire pour balayer la honte culturelle et retrouver une liberté créatrice : « Cette mobilité du texte offre l’opportunité de devenir soi-même le créateur des livres qu’on n’a pas lus. »
En déculpabilisant le non-lecteur, Bayard l’incite à devenir l’auteur de sa propre réflexion. Il ne s’agit pas de mentir par paresse, mais de comprendre que la culture est un système de relations où la trajectoire importe plus que la destination.
Julie PROUST TANGUY :
(Tenter de) se souvenir de Bayard
La tentation de ne pas relire cet ouvrage était trop belle : presque vingt ans après, serait-il possible d’en parler ?
Des souvenirs de pages lues en toute empathie : l’auteur invoquait ses occupations de professeur pour justifier son manque de temps pour lire, argument qui parle à l’enseignante en moi qui, Sisyphe des copies, ne peut pas explorer toute l’infinité des livres désirables.
La mémoire d’un ton primesautier, qui vantait essentiellement la complexité de l’acte de lire : peut-on réellement se souvenir de tout ce qu’on lit, quand on est grand lecteur ? Une vie de lecture n’est-elle pas qu’une collection de fragments marquants ? Quand on parle d’un livre ou, pire, qu’on le critique, ne fait-on pas que mettre en forme une vision (limitée par notre expérience, notre état d’esprit…) de ce que l’on en a compris ? Une vision qui rentre en écho avec ce que nous avons déjà lu, apprécié, oublié, mal digéré, désiré… bref, avec les mille et uns éclats de son soi de lecteur ?
Des réminiscences fugaces, aussi, de conseils : ne pas parler d’un livre non-lu dans le détail et limiter son enthousiasme à ses grands concepts, réaliser que tout livre lu est un choix (celui de ne pas lire autre chose), comprendre, aussi, que toutes nos lectures sont susceptibles de devenir autre chose que ce qu’elles ont pu symboliser, à un moment donné dans notre vie.
Bref : ne pas relire Bayard, c’est donner raison à sa thèse malicieuse ou, du moins, entretenir le bon souvenir d’une lecture faite en début de carrière, souvenir qui s’est peut-être distordu avec le temps ou qui se serait peut-être effondré face au regard, plus acerbe, de l’enseignante d’aujourd’hui.
éd. de Minuit, 2007
196 pages
18 €