LÉCUYER Alban (extraits)

DISSONANCES #30 | DISGRESSION
Les villes irréconciliées d’Antoine d’Agata
« C’est un détail, à la fois infime et fondamental : entre Psychogéographie, travail de commande consacré aux opérations de renouvellement urbain à Marseille, et Anticorps, rétrospective volubile et monumentale d’un millier de clichés, Antoine d’Agata a effacé une partie des personnages qui peuplent sa géographie phocéenne. Restent des paysages vides, abîmés, qui racontent la rupture entre les corps et leur environnement. Cette disparition pose la question du rôle de la ville dans une œuvre d’abord construite autour de la chair et des tentatives du photographe de « se fondre dans le ventre du monde » par la consommation extrême de stupéfiants et de sexe tarifé.

Anticorps propose un préambule de treize planches-contacts réalisées, pour la plupart, à Phnom Penh et à Bangkok. Chambres anonymes. Client et prostituées. Atmosphère amniotique. Des centaines de fragments de jouissances et de douleurs contenus dans un champ de vision absolument restreint, réduit au faisceau vignetté d’une lumière inquisitrice et carcérale. Réduit aussi aux résidus de lucidité qu’accordent les trop-pleins d’euphorisants et d’opiacés – « neurones en fumée et cessation d’activité mentale ; […] c’est là que l’esprit se dilue dans la lumière paranoïaque ». Antoine d’Agata photographie comme on échoue à tracer les contours précis d’un souvenir, anticipant l’oubli et la dissolution du réel. À la fin, le noir absolu qui borde les lits d’une nuit décloisonne les clichés et disperse les corps dans un… »

DISSONANCES #20 | MAMAN
Mammifère 
« La baby-sitter n’était pas libre, tu m’as dit d’y aller sans toi. Il y a surtout des couples, quelques célibataires, des gens qu’on ne croise plus qu’en soirée, ou aux réunions de parents d’élèves. On porte nos verres à nos bouches sans raison, du The Kooples ou du Yumi en toute occasion, des jugements un peu hâtifs sur la vie en province, d’une manière générale. Je ne pense pas que je rentrerai tard. Je vais vite m’ennuyer toute seule.

Des groupes encastrés dans les volumes disponibles, la cuisine, les toilettes, on en trouve jusque dans l’escalier qui mène aux chambres. C’est une façon de combler les vides, en quelque sorte. On aborde des sujets délicats, friables, que l’indifférence réduit très vite en miettes. Un certain nombre de questions sur la télévision, l’errance de Depardon, un scénario de Joseph Minion. Ou bien la zone de Stalker, la culpabilité selon Carver, un poète qui s’appelle Revolver, c’était dans quoi, déjà ? Au fond, peu importe. On a déjà eu ces conversations.

J’aurai la tête qui tourne et je n’en prendrai pas conscience tout de suite. Après, il sera trop tard. Je me demanderai à quoi je ressemble, si tous ceux qui m’envisagent… »

DISSONANCES #19 | IDIOT
Reduced Britney Spears

« Reduced Britney Spears, 1
Life is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury,
Signifying nothing. (Macbeth, V, 9)

Quand elle se lève, Britney commence par balayer les photographes morts au bord de la piscine. Puis elle met en route le système de filtration pour évacuer ceux qui flottent à la surface de l’eau. Parfois, au petit-déjeuner, il y en a un qui tombe dans son jus d’orange et ça l’énerve prodigieusement.

Reduced Britney Spears, 2
That’s the way our life should be

Britney ne tond pas la pelouse. Elle ne va pas non plus chercher son courrier. Britney ne fait pas ce que font les gens. À la place, elle lit Shakespeare et elle… »

DISSONANCES #18 | ENTRAILLES
Biographie de la pudeur

« Alors ça fait quoi de se retrouver sur l’étal ? Fouillée sans retenue, perquisitionnée par des doigts, des tas de doigts, un genre de morceau qu’on examine sous toutes les coutures ? Non, les coutures ce sera pour plus tard, quand il faudra reboucher ce corps, l’étancher, le cadenasser une bonne fois pour toutes. Les femmes, on doit s’assurer que rien n’en ressort, sinon ça fait des saloperies partout.

Pour l’instant tu te demandes à quoi tu ressembles. Si tous ces gens qui t’ont apprise par cœur dans un traité d’anatomie, disséquée en deuxième année de fac, démontée remontée pièce par pièce sur des moulages en plastique, éprouvent encore ta présence. S’ils ont conscience de tes contours, ou seulement du dessin en rouge et bleu de ton système reproducteur.

On ne connaît pas la pudeur tant qu’on n’a pas montré son dedans à des étrangers. Il faut avoir été ouverte sous péridurale, et que d’autres se soient servis à pleines mains, pour comprendre qu’avant le début des crampes, avant le rasage et les morphiniques, on n’… »