PONÇOT Romain (extraits)

DISSONANCES #51 | BIZARRE
Un rêve de flambeur
« Bizarre c’est assez étrange mais figurez vous qu’écrire en exposant est un rêve de flambeur. J’aime l’inconfort d’écrire en exposant, en exposant mes bizarreries et celles d’un style vaguement inconfortable. Je me souviens quand je lisais à la radio des textes littéraires, La Montagne magique et Le Neveu de Wittgenstein. Le micro n’était jamais tout à fait à la bonne hauteur. J’avais beau tenter désespérément de régler ses dimensions juste avant la lecture, rien n’y faisait. Il était toujours de travers, ou trop haut ou trop bas. Alors je m’escrimais à le redresser tant bien que mal. Il masquait le texte à loisir. Il n’était jamais droit et je m’efforçais tant bien que mal d’être à la hauteur, à la bonne hauteur, à la hauteur de Thomas Mann et de Thomas Bernhard. Tandis que le micro de son ombre sonore et veloutée masquait la visibilité. Je crois que je prenais un certain plaisir à lutter pour restituer la beauté musicale , à lutter pour maintenir le micro à une hauteur acceptable. Alors je gesticulais tout en tentant méthodiquement d’articuler le micro et ma bouche. Mes pauses devaient être profondément bizarres. Mais l’auditeur évidemment ne se doutait de rien. Il ignorait qu’une lecture normale, facile aurait sans doute… »

DISSONANCES #48 | FÉERIES
Notes
« Note de haut de page
Ciel du texte
Féérie
Contre-chirurgie idéologique

Ce matin, je me suis levé quand le réveil a sonné. Ai pris une douche chaude. Petit-déjeuner et café bien chaud. Ai marché jusqu’à mon lieu de travail. Tâches administratives. Pause méridienne. Après-midi administratif. Ai pris à pied le chemin du retour. Repas. Coucher. ¹

¹ Le bruissement de la pensée. Couches d’épiderme mental à déplier. Chirurgie des flux mentaux à découper. Féérie de l’imaginaire. Ma pensée se déplie. J’ai pensé à la chevelure noire d’une femme aimée. J’ai pensé à la couleur de sa chevelure. Sa couleur imbibe ma pensée. Infusion mentale. Chevelure à la couleur obsédante, sachet de thé ténébreux qui… »

DISSONANCES #30 | QUE DU BONHEUR !
La brigade du bonheur
« La brigade venait d’atterrir devant l’immeuble. Deux policiers robots jaillirent du véhicule. Moins de cinq minutes après mon appel, ils étaient déjà là. Des copains répétaient dans le salon pour un concert de charité. A la cuisine, Blandine préparait la coke avec sa carte de crédit.
Un doigt robot pressa sur la sonnette. J’enclenchai l’ouverture des portes avec mon smartphone. Les deux flics se tenaient devant moi, impassibles.
– Vérification du taux de bonheur.
Une voix robot résonna dans le casque. Mesure avec un appareil cylindrique.
– Vous êtes dans les normes, 85 % de TB.
Avec le concert de métal, la coke et ma nana dans la cuisine, j’étais certain qu’on n’aurait pas d’embêtements.
– Et votre voisin, celui pour qui vous avez appelé, toujours rien ?
– Toujours rien, j’ai rétorqué.
– OK on intervient.
Les deux flics me saluèrent d’un geste robotique sans faille. Leurs pas métalliques.… »

DISSONANCES #23 | SUPERSTAR
Bob Dylan vs Paul Emploi

« « Je pourrais avoir un autographe ? »
Je me retourne. Un jeune homme d’une vingtaine d’années s’agite devant moi.
J’écris sur le carnet qu’il me tend : si je n’étais pas Paul Emploi, moi aussi je penserais que Paul Emploi a beaucoup de réponses. Je m’aperçois que le jeune homme au carnet ressemble étrangement à Bob Dylan, que ses traits sont ceux de Bob Dylan, que sa voix est celle de Bob Dylan. D’ailleurs, dans ce bar, ils ressemblent tous à Bob Dylan, des centaines, des milliers de Bob Dylan qui se battent pour me demander un autographe. Par le fruit d’un étrange transfert, je suis devenu une star, une superstar à tel point qu’une armée de Bob Dylan en transe se bat, se lacère, se démembre pour accéder à ma signature. Un autre carnet passe devant moi. J’écris à nouveau : si je n’étais pas Paul Emploi, moi aussi je penserais que Paul Emploi a beaucoup de réponses.
Quelque chose sonne. Un réveil ? C’est l’heure de se lever. Bob Dylan a disparu. Dans le miroir, il n’y a plus que moi. Quand j’arrive au bureau et qu’une conseillère de Pôle Emploi me tend une feuille à signer, je lui écris amoureusement : si je n’étais pas Paul Emploi, moi aussi je... »