MUNN Derek (extraits)

DISSONANCES #31 | DÉSORDRES
Manger donne faim
« il fait chaud elle a froid elle dort dans un bain d’eau refroidie puis elle est debout tombée entre deux sommeils, c’est la guerre dit sa fille mais sa fille n’est pas là elle n’est pas rentrée, t’inquiète pas

les sirènes font tourner l’air les gyrophares rendent aigre le blême elle ne les voit pas c’est en bas c’est plus loin de temps à autre le calme revient soudain pire encore, pour ça qu’elle a mis la télé entendre les gens rire elle ne regarde pas les murs vacillent les rideaux s’en moquent, des cons dit sa fille des cons qui nous prennent pour des cons, elle parle comme elle mange comme elle court, t’inquiète pas

les voisins regardent une autre chaîne ils ne rient pas en même temps, mais si c’est la guerre c’est perdu d’avance ma fille, tu parles on n’a rien à perdre, elle n’est pas rentrée n’a rien mangé, t’inquiète pas crois pas ce qu’ils te disent l’info ce n’est pas de l’information regarde dit sa fille notre homme-drapeau, à l’écran une tête à la peau blafarde bleutée sur... »

DISSONANCES #25 | LA PEAU
Un texte mal dans sa peau
« La peau. Tout. Rien.
En parler, inventer quelque chose.
J’avais une idée. Ça commençait : Mon pauvre, un Land Rover s’enliserait dans tes plis. C’est une femme qui parle. Elle parle en faisant son repassage. Elle râle. Se plaint du temps passé, des coups pris, une vie perdue dans le trop tôt, le trop tard, le trop cher, le trop peu de temps. On finit par comprendre que ce qu’elle repasse est le corps de son mari. Elle tente de le remettre à neuf comme une énième chemise. Je n’arrive pas à décider s’il est déjà mort ou simplement mourant, impuissant. Bien qu’elle soit nouvelle, il me semble avoir écrit cette histoire trop de fois déjà, elle est terne, stagnante. Une peau s’est formée dessus comme sur du lait chaud refroidi. Ça la rend dégoûtante. Je l’abandonne.
Mais elle continue d’exister, inutile de… »

DISSONANCES #21 | LE VIDE
Carnet des antijours
« Leudi. Quand j’ai quitté l’hôpital le soleil a obliqué, le monde m’a tourné le dos. Autour du parking plein de voitures vides, on coupait l’herbe. L’appartement ne m’attendait pas, surtout le salon. Ses couleurs ont vieilli, la moquette a poussé. Je ne trouve pas ma place dans cette absence.

Dimardi. Je ne m’éloigne pas de la cuisine. Même si c’est d’ici que suis parti. À cause du blanc. Tout tendait vers le blanc. Je me souviens. Je m’effaçais par touches, ma tête était légère comme une cannette vide, je pensais à l’écraser avec mes doigts. Je me suis dit, entre maintenant et de l’autre côté de la cuisine il y aura des pièges. Je ne pouvais rien faire. Par terre, le sac des courses s’est affaissé, des tomates roulaient sur le sol. Puis je me suis repris, me suis dit, il faut manger, parce qu’il faut manger, parce que. Et je me suis fait en soupe. Je me rappelle, il semblait important d’ajouter de la verdure. Quelques feuilles de salade fanée, du basilic. Je mijotais dans une boue visqueuse. Deux parmi les bulles remuées par l’ébullition étaient mes yeux. La vapeur enrobait ma vision. Mais le pain était sec, j’aurais dû… »