KIM Ingrid S. (extraits)

DISSONANCES #35 | LA HONTE
Pétrichor
« J’ai retrouvé ce cliché de toi tu sais, celui où tu riais à demi nu une clope à la main gauche avec le Frangin qu’on devine au bord, tes yeux fermés je m’en foutais, faudrait que j’en grille des neurones pour oublier tes étangs même encore aujourd’hui. Je voulais en pleurer un autre ce soir, pas moyen, sec, alors j’ai fouillé la boîte aux trésors. J’ai retrouvé cette photo, la seule, que Coloc m’avait fait tirer chez le dernier Kodak de la galerie. Il a fermé depuis. Ton rire. L’odeur de ton rire a rempli la pièce. Je me souviens tes étangs et tes jambes. J’avais oublié tes cheveux et tes dents. La teinte exacte. Chocolat et porcelaine. J’avais oublié les vagues et les canines en pointe. Oublié tes mains. La ligne d’ombre de ton ventre. Tes épaules larges, lisses. Et ce rire qui explosait, qui prenait toute la place, toute la lumière, tout l’oxygène autour. Avec la photo, y’avait des pages griffonnées. J’avais oublié aussi. Que j’avais tant écrit le dernier soir. La dernière de nos mille dernières fois. Qui m’ont guérie de toutes les fins. Cette dernière nuit de fin du monde, où j’avais eu si honte de nous, au petit jour la bouteille de rouge à la main, avec la dinde trop jeune aux cuisses épaisses qui nous… »

DISSONANCES #34 | TRACES
Sonate

« Mais j’ai dansé dessus moi Pierrot en armure
Moi quand je lui disais j’irai la décrocher j’irai te la chercher moi pas des mots en l’air
Héritage insensé des poètes des fous des pianos vers le ciel à pleurer dans son sein – moi j’ai
Dansé dessus

Les mots en l’air parlons-en tiens pas les tiens qu’ils auront retenus le second ils diront toujours le second pauvres cons on était trois premiers fallait bien la poser cette foutue machine mais non Colonel Second me fais pas le coup du poète tu le sentais au fond alors t’as pris une photo de ton pied tu parles d’un cliché tu savais pas encore pendant combien d’années t’allais la refourguer celle-là en leur disant vous savez moi j’y suis allé vous savez moi j’ai

Dansé dessus
Oui
Sélénite d’une heure fou de joie moi j’ai… »

DISSONANCES #33 | FUIR
Disrupt
« Tu ne vas plus marcher la nuit pauvre conne comment veux-tu écrire encore sans retourner marcher la nuit sans le bâton et sans la route – et cesse donc de te gratter, comment veux-tu que je supporte ce corps minuscule endormi cette âme bradée si on ne marche plus la nuit si on ne gueule plus à la lune d’aller se pendre ailleurs avec son air réprobateur comment veux-tu, si tu ne t’arraches plus la peau à ramper sur ces routes de nuits – retrouve le souffle et nos instantanés retrouve le goût de l’asphalte et de l’encre retrouve ta voix ma voix rattrape-moi – et cesse donc de te gratter, tais-toi, laisse-moi un instant retrouver tes pauvres mains trop lentes ton ventre trop étroit pour toute cette faim-là mais où j’avais mes aises – ne me chasse pas cette fois, serre les dents jusqu’au sang mais ne t’avise plus de me fermer la porte écoute-le hurler, écoute-moi monter tu m’entends revenir tu balances déjà tu t’étouffes déjà laisse aller – et cesse donc de te gratter, il faudra bien que ça flambe cette fois il faudra ne laisser que des cendres en arrière plus de ponts plus de rives pour ne plus qu’on nous tienne il faudra en venir aux mains aussi en venir au sang comme avant cette lucidité qui te ronge déjà tu dis non mais tu t’y vois déjà le poison dans la gorge tu as cédé déjà je rassemble mes… »

DISSONANCES #32 | NU
Strip-tease
« Il faudrait effeuiller cette langue qui en crève d’être offerte à des porcs, il aurait fallu les faire taire, tout de suite, et se saigner du dernier mot juste – plus pour leurs conneries, leurs je t’aime, la fraternité, la patrie – la tendresse même les salauds, ces mots qui ne sont plus que des mots dans leurs bouches mauvaises, non, au-delà des mots dire seulement ce qui survit la substance nue, dire encore seulement les vestiges brûlants mais debout de soi quand le reste a fini de flamber, les dents qui résistent à la cendre les os qui font désordre dans l’urne qui dépassent du bûcher – oui, en somme ne dire plus que la rage et la chair les mots sales indécents les mots à poil obscènes qui sauraient encore dire, une épitaphe du beau puisque le beau s’est tiré depuis longtemps avec les mots pour le dire alors une mystique érotique, une esthétique de la rage en un seul mot sans artifices pour une fois – puis se taire. Feuler. Siffler.

Se faire serpent. Chatte. La rage et la chair, nues.

Se saigner du dernier mot juste.

Si seulement…

Me vider de mes mots alors n’en garder qu’un, oui, pour dire, rien, mais le dire bien, pour... »

DISSONANCES #31 | DÉSORDRES
Monologue
« Essuie cette tache de vin sur le carrelage beige.

Essuie-la dans l’élan, avant qu’on ne te le demande, avant même qu’elle n’ait touché le carrelage beige, qu’elle ne l’ait sali, défiguré.

Et mets tout ton cœur à essuyer cette tache de vin. Ne te contente pas de passer le torchon sale sur le carrelage beige, mais lave-la vraiment cette tache, à l’éponge, noie-la, fais-la retourner au néant qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Et nettoie bien l’éponge ensuite.

Baisse la tête. Ôte ce sourire condescendant de ton visage, et regarde-la, ta tache de vin. Vois-la telle qu’elle est réellement, vois-la dans toute son essence, dans toute son horreur. N’y vois pas ce que tu y vois, ce que l’on voit bien que tu y vois, avec ton petit sourire ironique. Vois-la comme le symbole définitif de tout ce qui ne va pas, de tout ce qui n’a pas fonctionné comme cela aurait pu, comme cela aurait dû ; et de tous les échecs menés à terme, et de tous les bonheurs avortés.

Sors de toi-même en observant cette tache de vin ; c’est la première tache de vin que tu vois. C’est l’unique tache de vin qui ait jamais existé. C’est la... »