JUMEAU Dorothée (extraits)

DISSONANCES #31 | DÉSORDRES
Capharnaüm sans Zyprexa®
« Ça a commencé par un objet qui traîne que l’on ne range pas de suite, un livre. Puis très vite ça a empiré. Ça a commencé par des monologues à voix haute, avec les murs et tous mes amis virtuels, c’est-à-dire les objets de mon studio… Un objet qui traîne, un livre, et puis ensuite un disque laser que l’on ne range pas dans sa boîte, et qui se raye, et puis bientôt toute ma collection de disques laser éparpillée au sol, et qui se raye, et puis bientôt ma fureur et moi qui brise les objets, les disques en deux, tous mes disques ou presque, et l’odeur d’une fille qui fume Benson and Hedges sur Benson and Hedges et qui n’aère pas, bientôt c’est devenu absolument crasse cet appartement, je ne pouvais pas comprendre que mettre un bon disque et passer la serpillère dans tout le studio aurait pu me faire un bien fou, non, j’en étais incapable, alors il y a eu du chocolat en poudre par terre, les disques brisés, des épluchures de clémentine sur le sol, de la terre, de l’Hollywood chewing-gum collé sur le linoléum, des emballages de mini Lions, de la poussière partout sur tous les meubles et même des moutons de poussière dans les recoins, des toiles d’araignées, des cafards, et moi qui parlait seule et qui n’avait plus de... »

DISSONANCES #30 | QUE DU BONHEUR !
Les vagues
« Le mois de février je l’ai passé dans un hôpital psychiatrique.
Je sais que les patients qu’on y croise n’ont vraiment pas d’argent, qu’ils ne partent pas en vacances, ils attendent là, dans le fumoir, leur sortie, et certains n’ont pas hâte de sortir parce que comme ils disent, dehors, chez eux, ce sera dur, il faudra s’accrocher.
Ce fut un mois morbide, étouffant à l’extrême, de saleté et de noirceur, d’angoisses et de pleurs, de cris étouffés dans l’oreiller pour ne pas finir en isolement. Ce fut un mois, où le maigre réconfort de la journée se trouvait dans un crème bu à la cafète des dingues. Et le fumoir, il fallait nous y voir, scotchant sur une télé où passait le dernier tube à gerber d’un plouc ayant gagné une quelconque télé-réalité, et ces vieux malades, qui fumaient les mégots chopés dans la cendre du pot de fleurs, qui demandaient, t’as pas une clope, s’te plait, c’est limite s’ils disaient pas je t’en supplie, ça me donnait envie de me tordre en deux toute cette détresse, la misère, et les psychiatres avec leurs grands airs qui diagnostiquaient des troubles schizo-affectifs, alors que j’étais littéralement paranoïde, que je croyais qu’en… »